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Les fintechs peuvent-elles réellement tenir leur promesse d’inclusion financière ?

Cet article explique pourquoi, sous sa forme actuelle, le secteur des fintechs reste encore largement inefficace.

Les fintechs peuvent-elles réellement tenir leur promesse d’inclusion financière ?

Graham Wright, novembre 2017


Lors du récent symposium de la fondation MasterCard sur l’inclusion financière, il m’a été demandé de participer à un débat de conclusion – un grand honneur. On me demandait cependant de défendre l’idée que « les innovations perturbatrices du secteur financier ne permettaient plus de répondre aux difficultés quotidiennes des personnes défavorisées » – Un vrai défi ! En effet, malgré toutes mes critiques des services financiers digitaux et du crédit digital, il n’est pas évident de soutenir ce point de vue, sachant notamment que l’innovation et les fintechs ont le pouvoir de révolutionner notre capacité à faire avancer l’inclusion financière.

MicroSave Consulting (MSC) est conscient de ce pouvoir et collabore activement à plusieurs initiatives de soutien aux fintechs et aux structures d’incubation. On observe également un grand nombre de changements, d’outils et de solutions qui pourraient avoir des retombées positives considérables sur la vie quotidienne des personnes pauvres. Défendre l’idée que les fintechs seraient incapables de répondre aux besoins des pauvres représente par conséquent un défi de taille.

J’adore les fintechs. Je les utilise tous les jours… mais je suis un utilisateur privilégié de la classe moyenne, qui est donc éduquée et connectée.

Mais si nous visitions un village rural typique d’un pays en développement, nous verrions que la situation y est très différente et que le secteur des fintechs, sous sa forme actuelle, y est en grande partie inutile. Pourquoi ?

  1. Dans la plupart des villages ruraux, les infrastructures sont inadéquates pour utiliser les fintechs. Le secteur se heurte à des difficultés de base sur ces marchés, sans parler des problèmes de rentabilisation et de gestion de la liquidité des agents ruraux, qui restent très réels et sont loin d’être résolus. Dans de nombreux villages, il n’y a pas ou peu d’électricité, ce qui limite l’alimentation en électricité des téléphones et des tours cellulaires. Beaucoup de villages n’ont pas de signal leur permettant d’utiliser la téléphonie mobile. Lorsqu’ils en ont, il s’agit souvent de la 2G, qui ne leur permet pas d’utiliser la plupart des services proposés par les fintechs qui ont besoin de la 3G ou plus pour fonctionner correctement.
  2. Au sein des ménages pauvres, il y a peu de smartphones et les téléphones portables basiques sont généralement détenus par les hommes. Les femmes n’y ont donc pas ou peu accès. Un récent rapport de Mozilla souligne que les smartphones bas de gamme ont une RAM (mémoire vive) très limitée, ce qui limite l’utilisation de nombreuses applications fintech. Ils ont également une autonomie de batterie extrêmement courte, des écrans qui se cassent facilement et un problème persistant « d’erreurs de frappe » qui les rend presque inutilisables. Ce sont ces mêmes téléphones qui sont censés être les vecteurs d’une pénétration massive des smartphones au sein des populations pauvres. De plus, le coût des données nécessaires à la réalisation d’opérations fintech est généralement prohibitif. C’est la raison pour laquelle, dans nos études de terrain, on observe souvent des Africains qui arborent fièrement des smartphones prestigieux, mais qui ne les utilisent que pour passer ou recevoir des appels ou des SMS.
  3. Le moment est peut-être venu de prendre du recul pour réfléchir au-delà de l’enthousiasme du moment. Si nous ne surmontons pas ces six obstacles fondamentaux à la diffusion et à l’utilisation des fintechs par les pauvres, ces nouvelles technologies financières leur resteront étrangères. Nous risquons même d’exacerber la fracture numérique en abandonnant les personnes pauvres et vulnérables à leur sort.De plus, la plupart des villageois sont « oraux ». Comme près d’un milliard d’habitants de la planète, ils ne savent ni lire ni écrire et sont incapables de comprendre les longues suites de chiffres qui sont nécessaires à la réalisation d’opérations sur des téléphones mobiles. Cette situation a d’importantes ramifications pour leur capacité à utiliser les services financiers digitaux. En effet, leur demander d’abandonner le comptage des espèces pour passer à des interfaces digitales les prive d’une opportunité précieuse d’apprentissage et les emprisonne dans un environnement sophistiqué qu’ils ne maîtrisent pas.
  4. Les fintechs sont souvent inutiles pour les villageois parce que les prestataires ont fait peu d’efforts pour adapter les interfaces ou les cas d’utilisation au marché des personnes à faibles revenus. La grande majorité des prestataires fintechs développent des solutions destinées aux classes aisées ou moyennes. La raison en est évidente : ces segments ont l’argent (et la connectivité) nécessaires à leur utilisation. De plus, les développeurs fintechs sont souvent issus de ces segments : ils en comprennent les besoins, et donc les opportunités qui en découlent. En revanche, lorsqu’ils s’intéressent, le cas échéant, aux segments à faibles revenus, ils ont tendance à créer des solutions avant d’identifier les problèmes à résoudre, au lieu de commencer par essayer de comprendre les besoins, les aspirations, les perceptions et les comportements de ces segments.
  5. Les villageois accordent en outre de l’importance aux relations personnelles, surtout lorsqu’il est question d’argent. Il est hors de question pour eux de se fier à une technologie qu’ils ne comprennent pas pour autre chose que des transactions très basiques. L’idée d’utiliser une solution fintech sur un téléphone portable leur est étrangère, voire intimidante, surtout lorsque la majorité des systèmes auxquels ils ont eu affaire restent peu fiables et offrent une assistance et des recours limités à leur clientèle.
  6. Enfin, il est évident qu’à ce jour, l’environnement réglementaire et les dispositions de protection des consommateurs sont insuffisants pour protéger les pauvres. Beaucoup ont déjà perdu de l’argent dans le cadre de simples opérations de transfert. Plusieurs millions sont fichés de manière négative auprès des agences d’évaluation du crédit et dans les bases de données des grandes banques à cause du crédit digital. De plus, dans un service phare comme M-PESA, près de la moitié des opérations qui ne sont pas des achats de crédit téléphonique sont destinées à des jeux d’argent… Avec de tels résultats, comment pouvons-nous affirmer en toute sincérité que la technologie aide les pauvres ?
Selon le World’s Women Report 2015, il y aurait 781 millions de personnes analphabètes dans le monde. Le postulat sous-jacent, selon lequel ceux qui parviennent au niveau standard « V » (5ème année d’enseignement primaire) savent lire et compter, est fondamentalement incorrect. Ces chiffres sous-estiment donc largement l’ampleur du problème, à hauteur peut-être de 100 %. En Inde par exemple, « la moitié des enfants en 5ème année de primaire (Std V) ne maîtrisent pas encore les compétences de base qu’ils sont censés avoir apprises en 2ème année de primaire (Std II) ». (Pratham, ASER 2014).

L’innovation la plus basique, qui est à la base des services financiers digitaux, est l’argent mobile. Pourtant, le rapport 2016 de la GSMA intitulé « Le point sur le secteur » indique que 12 % seulement des 286 services en activité comptent plus d’un million d’utilisateurs actifs. Avec des bases aussi fragiles, il est clair que nous avons encore beaucoup de chemin à faire pour que les fintechs puissent tenir leur promesse d’offrir des services financiers accessibles et utiles, et de contribuer ainsi à l’inclusion financière des personnes défavorisées.

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