Que nous apprennent les groupes informels quant aux services financiers souhaités par les pauvres ?

Susan Johnson, juillet 2018

Selon une étude FinAccess réalisée en 2016, 41 % des adultes kenyans ont recours aux groupes financiers informels tels que les merry-go-rounds ou les chamas [espèce de tontine], alors que seulement 32 % de la population possède un compte bancaire ordinaire. Les analystes soulignent le caractère peu fiable de ces groupes et le risque de perte d’argent lorsque les membres sont en défaut de paiement[1]. Pourquoi alors tant de gens continuent-ils à les utiliser ? Comment expliquer leur attrait persistant ?

La recherche entreprise pour le compte de Financial Sector Deepening (FSD) au Kenya au cours des six dernières années montre comment les Kenyans veulent que leur argent les aide à bien vivre.

Ces groupes permettent essentiellement aux gens de maintenir et de développer leurs ressources en encourageant l’épargne et en mettant à disposition des sommes forfaitaires qui peuvent être utilisées pour des investissements à petite échelle ou pour les besoins des ménages, les frais de scolarité, etc. Ils font ainsi « travailler » l’argent en permettant de verser de petites sommes qui sont accessibles à tous. Grâce à ce processus, les fonds deviennent un investissement collectif plutôt qu’individualiste, ce qui se traduit par un bien-être de la communauté. En effet, le nombre de noms de groupes qui renvoient à des visions de développement est remarquable. Par exemple, « Mosa Women Vision Group », Wikwatyo Wanoliwa (Hope for the Widows – Espoir pour les Veuves) et Kanini Kaseo – en référence aux rares femmes qui font partie du groupe, ainsi qu’au faible mais juste montant que les membres reçoivent.[2]

Ce sont certainement ces visions et une compréhension plus large du développement qui les rendent attrayantes. Les groupes tissent des relations sociales qui engendrent un fort sentiment d’identité et d’appartenance.

Bien que le niveau de discipline et de rigueur varie considérablement d’un groupe à l’autre, il est toujours possible de « négocier » un prêt auprès du groupe qui habituellement fait preuve de souplesse en répondant aux besoins. De plus, il est possible d’adapter les remboursements à la situation de l’emprunteur dans la mesure où les autres membres peuvent compatir avec lui. On constate que « l’argent est toujours disponible » au sein de ces groupes.[3]

En effet, les groupes les plus appréciés sont ceux chez qui les difficultés des membres sont susceptibles de provoquer un élan de soutien supplémentaire en cas d’urgence. C’est le fait d’être « compris » par les membres lorsque des problèmes surviennent qui rend les groupes si importants. Lorsque des situations d’urgence surviennent, le soutien ne se limite souvent pas à une aide financière, mais prend aussi d’autres formes d’aide matérielle. Les relations créées à travers ces groupes apportent aussi un soutien moral. Les groupes servent aussi de forums qui permettent aux gens d’apprendre les uns des autres, de partager leurs expériences, de chercher et aussi de se donner réciproquement des conseils.

De plus, il n’y a aucun frais et les coûts de transaction restent faibles en raison de la proximité des membres. Cela encourage la discipline d’épargne et le contact social tout en favorisant le rendement des investissements (chamas). Cependant, les analystes ont tendance à mettre l’accent sur la rigueur de ces groupes et les risques de pertes inhérents. En ce qui concerne le Kenya, nous avons constaté la grande flexibilité de ces groupes et leur aptitude à répondre aux besoins de leurs membres. Malgré les risques réels de perdre des fonds à cause d’une mauvaise gestion, les gens s’efforcent toujours de trouver un « bon » groupe qui peut répondre à leurs besoins – c’est-à-dire qui garantit à la fois la discipline et la satisfaction des besoins ainsi que les valeurs fondamentales d’une organisation collective qui sous-tendent le bien-être.

Les groupes informels incarnent donc un ensemble de relations que les services formels ne sont pas en mesure d’offrir. Ils montrent comment la gestion de l’argent ne se limite pas à la gestion financière et contribue à la création d’une valeur social considérable – ce qui explique le rôle essentiel que ces groupes continuent de jouer dans la vie des gens.

 

[1] Wright, G.A.N. and Mutesasira, L. (2001) L’épargne des pauvres et ses risques relatifs, MSC, Nairobi.

[2] Johnson, S;, Storchi, S. et al. ‘2017). Finance and living well: insights into the social value Kenyans seek from their financial services. Nairobi, Kenya: FSD Kenya.

[3] Storchi. S., and Rasulova. S. (2017). Impact evaluation of FSD Kenya’s savings groups project. Nairobi, Kenya: FSD Kenya.