Comment assurer les jeunes travailleurs de la gig economy

Peter Karah, Olivia Obiero et Edward Obiko, mai 2020

La technologie offre la possibilité d’améliorer le taux d’emploi des jeunes, dans le domaine notamment du travail informel. En 2019, un rapport sur la « gig economy » au Kenya estimait que le travail indépendant en ligne représentait 109 millions de dollars et plus de 36 000 travailleurs. Il indiquait que sur la base du niveau des investissements au moment de sa rédaction, le secteur devrait connaître une croissance de 33 % par an sur les cinq prochaines années. Les projections montrent que le travail indépendant en ligne devrait ainsi représenter 345 millions de dollar et 93 000 travailleurs d’ici 2024. Le secteur informel a toujours représenté plus de 80 % de la population active au Kenya. L’utilisation de la technologie offre une opportunité significative d’offrir des emplois au secteur informel.

La pandémie actuelle de COVID-19 fait ressortir la forte vulnérabilité de la sécurité d’emploi et de la protection sociale des travailleurs indépendants. Le CGAP indique ainsi que la plupart des travailleurs des plateformes qui offrent des services personnels ou d’artisanat enregistrent actuellement des baisses d’activité pouvant atteindre 90 %. La plupart d’entre eux ont dû puiser dans leurs économies, s’ils en avaient, pour subvenir à leurs besoins. Ceux qui n’ont pas d’épargne ont du mal à faire face aux mesures de confinement.

De plus, le travail « à la tâche » ne s’inscrit pas dans les structures contractuelles et les mécanismes de recours habituels des emplois formels traditionnels. Par exemple, l’assurance a traditionnellement ciblé le secteur formel. Seule une poignée de compagnies d’assurance proposent des produits adéquats et accessibles aux travailleurs de la gig economy. La nature de ces emplois rend l’offre de produits d’assurance beaucoup plus difficile. Le travail à la tâche varie considérablement selon la plateforme technique, la nature des missions et les risques encourus. Les assureurs estiment qu’il est particulièrement difficile de proposer de l’assurance aux travailleurs indépendants en raison du caractère imprévisible et fortement lié à la demande de ces emplois.

Plusieurs plateformes de travail à la tâche fournissent des services professionnels en mettant les clients en relation avec des artisans ou travailleurs manuels. Lynk au Kenya fait partie de ces plateformes qui se concentrent sur les opportunités d’emploi pour les jeunes. Elle est en bonne voie d’y parvenir avec plus de 60 % de ses travailleurs dans la tranche de 18 à 35 ans. Cependant, une grande partie de cette main d’œuvre n’a pas accès à une couverture d’assurance adéquate. Avec le soutien de la fondation MasterCard, MSC a participé au développement et à la distribution de produits de micro-assurance destinés aux travailleurs indépendants.

Dans notre article précédent, nous avons défini l’économie de plateforme et examiné les défis auxquels sont confrontés les travailleurs à la tâche. L’irrégularité et la faiblesse des revenus, l’absence de contrat structuré ou de contrat proprement dit, et le caractère imprévisible des flux de trésorerie figurent parmi les principales raisons qui font du segment des travailleurs en ligne un segment mal adapté aux compagnies d’assurance traditionnelles.

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Mutiso, un menuisier qui n’avait pas d’assurance maladie lorsqu’il en aurait eu besoin

Mutiso est un menuisier de 28 ans qui possède un atelier de fabrication de meubles le long d’une route très fréquentée de Nairobi. Sur les conseils d’un ami, il s’est inscrit sur Lynk en tant que « pro » (travailleur à la tâche) il y a trois ans. Sachant que son activité habituelle connaissait des fluctuations saisonnières, il a pensé que les missions de la plateforme lui permettraient d’accéder à des clients plus réguliers et de lisser ses flux de trésorerie.

Mutiso se sert d’outils tranchants et dangereux pour travailler le bois et construire des meubles. Bien qu’il soit un travailleur prudent qui s’est rarement blessé au travail, il y a deux ans, alors qu’il sciait un gros tronc de bois pour faire une table, il a déplacé le tronc trop vite et s’est entaillé profondément l’avant-bras. Cet accident l’a mis au chômage pendant six mois, sans source de revenus et sans assurance maladie. Cela lui a coûté plus de 200 000 KES (2 000 USD) rien que pour la facture de l’hôpital, et il a dû se tourner vers ses amis et sa famille pour payer son traitement.

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Comment concevoir des produits de micro-assurance adaptés pour les travailleurs à la tâche et les plateformes ?

La recherche comportementale et la conception centrée sur l’humain peuvent être appliquées au processus de conception de produits adaptés et accessibles qui répondent aux besoins des travailleurs indépendants. Nos recherches montrent que la plupart des travailleurs à la tâche n’ont pas accès à des produits d’assurance formels alors qu’ils sont conscients des risques auxquels ils sont exposés. Notre évaluation montre en outre que la plupart des produits traditionnels proposés par les compagnies d’assurance ne sont pas adaptés aux besoins spécifiques de ce segment.

Les principaux cas d’utilisation de l’assurance par les jeunes travailleurs indépendants sont les suivants :

Risque Causes
1.Blessures et accidents
  • Exposition à des conditions de travail risquées : manipulation d’équipements dangereux, risques physiques, autres dangers
  • Non-respect des normes de sécurité
2.Perte de revenus
  • Maladie et problèmes de santé liés au travail
  • Handicap temporaire ou permanent
3.Couverture personnelle pour le travail effectué
  • Négligence du travailleur
  • Manque d’expérience dans l’exécution de tâches similaires
4.Protection des revenus pour les dépenses régulières (p. ex. frais de scolarité)
  • Perturbations et crises économiques (telles que la pandémie de COVID-19) qui affectent les flux de travail réguliers


Concevoir des produits de micro-assurance pour les travailleurs à la tâche

Nos recherches ont permis d’obtenir des informations cruciales pour la conception de produits de micro-assurance adaptés aux travailleurs à la tâche, en ce qui concerne notamment les aspects suivants :

  • Flexibilité du travail à la tâche : les travailleurs indépendants aimeraient pouvoir acheter une couverture avant de commencer des missions. Le produit devrait donc offrir une couverture à la demande que les travailleurs paieraient lorsqu’ils effectuent des missions.
  • Utilisation de la technologie : sachant que les jeunes travailleurs à la tâche sont parfaitement au fait de la technologie et qu’ils ont besoin d’une expérience efficace, les fournisseurs doivent numériser et intégrer la technologie à chaque étape du service. Les processus de base, tels que l’inscription, le paiement des primes et le règlement des sinistres, doivent donc être digitalisés.
  • Tarification abordable et dynamique : des modèles de tarification et de paiement différenciés permettraient de rendre les primes plus abordables pour les travailleurs à la tâche. Un modèle de partage des responsabilités pourrait être mis en place pour réduire le coût de l’accès à l’assurance, dans lequel la plateforme et les employeurs contribuent chacun de leur côté au paiement des primes d’assurance. Le caractère irrégulier du travail à la tâche exige un modèle de tarification dynamique dans lequel les travailleurs concernés ont la possibilité de répartir et de payer leur prime d’assurance en fonction du nombre prévisionnel de missions.

Développer un modèle de micro-assurance adapté aux travailleurs à la tâche

Sur la base de nos recherches, un assureur est en train de tester un produit d’assurance individuelle contre les accidents spécialement conçu pour la gig economy. Ce produit présente les caractéristiques suivantes :

  • Accès à la demande : en collaboration avec la plateforme, le fournisseur a évalué les besoins en assurance de la plateforme dans son ensemble afin de mettre au point et de proposer une couverture d’assurance accident individuelle pour tous les travailleurs inscrits sur la plateforme. La couverture s’applique pendant les périodes de travail et protège ces travailleurs contre tous les risques d’accident liés à leurs missions. Le fournisseur offre désormais des prestations à tous les travailleurs de la plateforme en d’accident du travail, conformément à la réglementation du travail en vigueur.
  • Mutualisation et agnosticité : le produit d’assurance groupe couvre un nombre précis et prédéterminé de travailleurs à tout moment. Ce nombre dépend de l’historique du nombre quotidien de travailleurs actifs sur la plateforme, sans définir de personnes particulières. Cette approche tient compte du fait que, parmi l’ensemble des travailleurs inscrits sur la plateforme, tous ne travailleront pas le même jour ou au même moment et ne seront pas exposés chaque jour à des risques. Si 400 travailleurs sur 1 000 sont actifs chaque jour, la plateforme paie une assurance d’avance uniquement pour ce nombre de travailleurs actifs, ce qui réduit considérablement le montant de la prime payée par travailleur.

Grâce à la recherche comportementale et centrée sur l’humain, les prestataires peuvent comprendre la nature dynamique du travail, les risques qui affectent les travailleurs et les cas d’utilisation pratique qui leur permettront de concevoir des produits de micro-assurance performants pour les plateformes de travail à la tâche et leurs adhérents. La pandémie de COVID-19 a mis en lumière le fait que les travailleurs informels sont fréquemment laissés pour compte dans le domaine des services financiers, et notamment de l’assurance. La technologie associée à la gig economy offre de nombreuses possibilités de relever ce défi et d’étendre aux travailleurs informels les avantages généralement associés aux emplois formels.