COVID-19 : Quel est l’effet de la distanciation sur le transfert d’argent ?

Seka Aho Parfait et Shailey Tucker, mai 2020

Quand en décembre 2019, l’épidémie du nouveau coronavirus apparaissait en Chine, personne n’imaginait qu’en mars 2020, le monde et les activités économiques seraient à l’arrêt. Les mesures prises pour lutter contre cette épidémie devenue pandémie ont sonné l’arrêt de certaines activités. Dans la longue liste des fermetures, les points de transfert d’argent prennent une place de choix et constituent un handicap pour les populations habituées à faire des opérations de cash-à-cash. Ces mesures bouleversent les habitudes et laissent les migrants ou leur famille sans repère. En 2019, les transferts d’argent, qui ces dernières années ont témoigné d’une croissance significative, restent à 554 milliards de dollars dans le monde. C’est plus que les investissements directs de l’étranger ou l’aide au développement dans les pays à faibles revenus. Avec la pandémie de COVID-19, ces transferts mondiaux devraient baisser d’environ 20 % en 2020.

Comment le digital apporte-t-il des alternatives intéressantes, et constitue-t-il une opportunité de partenariats entre les services de transfert d’argent, les gouvernements et les FinTechs du secteur ?

« Dans le cadre de mes activités, je recevais très souvent de l’argent depuis l’Afrique via les compagnies de transfert d’argent habituelles (MoneyGram et Western Union). Pendant cette période de crise sanitaire due au COVID-19, il ne m’était plus possible d’effectuer des opérations de retrait. En effet, le confinement appliqué en France réduit les sorties aux déplacements essentiels. J’ai découvert grâce à un ami la société Small World, via laquelle j’ai pu recevoir de l’argent depuis l’Afrique et cela directement sur mon compte bancaire avec des frais relativement bas en moins de trois jours », raconte Mylène, chef d’entreprise vivant en France, en région parisienne, mais ayant des activités en Côte d’Ivoire à Abidjan.

Quelques alternatives au cash-à-cash existent déjà :

  • Cash à compte pour lequel un délai minimal de 48 heures ouvrés est exigé. Western Union (WU), Small World (SW), RIA, MoneyGram, offrent tous ce service.
  • Transfert de carte à carte : possible uniquement entre cartes de même nature, mais les plafonds d’opération sont faibles. La plateforme prépayée Baraka du GIM UEMOA permet des transferts d’un montant maximal de 100.000 F CFA par jour.
  • Transfert vers le mobile money : des partenariats avec le mobile money ont permis d’offrir cette possibilité. C’est l’exemple de RIA et Orange Money au Sénégal sur l’offre Kalpé.
  • Les applications et produits de transfert d’argent développées par des banques : Rapidtransfer, BOA Express, Oryx, et SC Mobile.
  • Les différents sites et applications des services de transfert d’argent : WU, SW, worldremit, Taptap Send, RIA, MoneyGram, offrent des possibilités d’opérations surtout pour les résidents occidentaux.

Les difficultés pour les clients et les services de transferts d’argent

La fermeture des points cash imposée par le confinement, obligent les clients des transferts d’argent à rechercher des solutions alternatives parfois digitales auxquelles ils ne sont pas toujours habitués. De plus, les appréhensions liées à la cybercriminalité, les difficultés de recours, la complexité de certains parcours clients, ne militent pas pour l’usage de nouveaux canaux.

Ali, un utilisateur de service de transfert d’argent à Dakar, face aux difficultés d’installation et d’utilisation de l’application d’un des opérateurs de transfert, a désactivé l’application et se contente des opérations cash à cash.

Les services de transfert communiquent peu ou pas assez avec leurs clients sur ces nouveaux canaux en dehors de WU. Certains services comme le cash à compte ne sont pas disponibles à tous les points de distribution et les receveurs de fonds n’ont pas toujours de compte.

Les envois en provenance de l’Occident se poursuivent en ligne vers des pays où les retraits cash et par mobile money sont encore possibles. Toutefois, les limitations (fermetures des marchés, couvre-feu, etc.) faites aux activités informelles qui représentent environ 55 % du PIB en Afrique subsaharienne à cause de l’évolution des cas de COVID-19 en Afrique, sont de nature à affaiblir les activités économiques. La liquidité peut se faire rare chez les agents de mobile money. Les clients recherchent des solutions de proximité, référencées par des proches et limitant tout déplacement.

Les envoyeurs de fonds, n’ont pas tous des emplois stables et formels, et les mesures imposées par le COVID-19 affectent ces travailleurs migrants, obligés de suspendre leurs activités parfois sans contreparties. Ces travailleurs sans revenus, seront incapables de continuer à soutenir leurs proches ; ce qui peut avoir des conséquences importantes quand on connaît l’impact et le rôle de ces soutiens (santé, éducation, et investissements). « Ma sœur, baby sitter en France, m’envoyait 100 euros chaque mois pour le loyer. Depuis le début du confinement et la suspension de son contrat, elle ne perçoit pas de revenus suffisants et n’arrive pas à m’envoyer les 100 euros à temps. Je suis donc obligé de me référer à des ami(e)s ou à la famille au Congo, pas sans conséquence » nous témoignait Ester, étudiante congolaise à Dakar. Il apparaît donc nécessaire de maintenir les opérations de transfert d’argent et de trouver dans le digital, des mesures pour assurer la continuité des services sans trop grand bouleversement à travers des partenariats stratégiques.

Quelques mesures prises pour les transferts d’argent par rapport au COVID-19

Très peu de mesures ont donc été prises pour adapter l’offre aux réalités du COVID-19. RIA, par exemple, recommande à ses clients d’utiliser sa plateforme de localisation qui est régulièrement mise à jour pour trouver des points d’opération, sinon d’aller vers les points de cash à compte. Western Union fait les mêmes recommandations avec en plus, son application wu.com.

Pour limiter la circulation du cash, certaines compagnies comme MTN en Guinée ont suspendu des frais de transfert d’argent. Sept mesures ont été prises par la BCEAO pour promouvoir les paiements digitaux parmi lesquels la gratuité des frais pour certains transferts, la suppression et la réduction des commissions des commerçants, le relèvement du plafond des portemonnaies électroniques.

Quel impact sur les économies d’Afrique subsaharienne ?

Selon un rapport de la Banque mondiale publié fin avril 2020, il est prévu une baisse de 23,1 % dans le transfert d’argent en Afrique subsaharienne en 2020. Cet impact, qui serait global, frapperait davantage les économies les plus faibles. Une étude d’MSC, actuellement en cours, sur l’impact du COVID-19 sur les FinTechs, démontre que quel que soit leur taille, expérience ou secteur d’activité, les FinTechs et opérateurs de mobile money sont touchés par la crise et voient leurs activités ralentir.

Dans ce contexte où les transferts d’argent se positionnent comme représentant une part significative du PIB, il devient important d’assurer l’ouverture des points de transfert et que les besoins des plus vulnérables qui en dépendent, soient satisfaits. Il faut donc saisir cette opportunité pour élargir l’offre de services digitaux afin qu’ils s’adaptent aux contraintes actuelles. Quel rôle les régulateurs, gouvernements, mais aussi secteur privé, FinTechs, start-ups, banques ou encore opérateurs de mobile money, jouent-ils, pour promouvoir l’innovation digitale avec les opérateurs de transfert d’argent et la communiquer au grand public ? Comment accroître les taux d’éducation financière et d’adoption du digital pour que les plus vulnérables ne soient pas exclus dans cette période où le sans contact est la règle ? Quelles sont les mesures prises au niveau sous régional ? Le digital peut-il sauver les 20 millions d’emplois menacés comme le prévoit l’Union Africaine dans une étude ? Voici quelques questions auxquelles nous essaierons de répondre dans notre prochain blog. Gardez un œil sur notre site web pour la suite !