Une longueur d’avance : évolution de la fraude sur le marché des transactions mobiles en Ouganda (1re partie)

Une longueur d’avance : évolution de la fraude sur le marché des transactions mobiles en Ouganda (1re partie)

MSC, août 2014

L’Ouganda a connu une croissance explosive des utilisateurs de transactions mobiles au cours des dernières années. Le pays est passé de 550 000 utilisateurs actifs en 2009 à 5,2 millions en 2012 (actifs sur une base de 30 jours) selon l’Economic Regulation Unit’s Broadcasting & Telecommunications Market Review (12/2011). Aujourd’hui, le taux de détention des comptes de transactions mobiles dépasse celui des comptes bancaires, dont le nombre s’élevait à 3,6 millions en 2013.

Le marché des transactions mobiles en Ouganda est cependant miné par la fraude. Selon les rapports, en moyenne, au moins 100 utilisateurs de transactions mobiles perdent de l’argent chaque semaine, qui se compte en millions de shillings pour certains. Dans un environnement de 5,2 millions d’utilisateurs actifs, 5 200 cas de fraude par an ne semblent pas indiquer une prévalence très élevée. Mais de nombreux cas ne sont probablement pas signalés, et chaque cas est susceptible d’être amplifié par le bouche-à-oreille et de miner la confiance dans le système monétaire mobile.  L’enquête Accélérateur de réseaux d’agents (ANA) menée en 2013 par l’Institut Helix en Ouganda a montré que le « risque de fraude » et le « service à la clientèle en cas de problème » étaient les deux principaux défis rencontrés par les agents. Voir à ce sujet le document « Challenges to Agency Business – Evidence from Tanzania and Uganda (Part- I) ».

Nous avons déjà eu l’occasion de décrire la nature des différentes fraudes observées dans l’environnement des transactions mobiles et de présenter un cadre générique essentiellement basé sur le marché kenyan pour comprendre ces fraudes et leur évolution au fur et à mesure de la maturation du marché des transactions mobiles (voir Fraud in Mobile Financial Services). Cependant, l’évolution du marché kenyan est différente de celle du marché ougandais, caractérisée par l’entrée progressive de multiples acteurs sur le marché et surtout par l’absence d’un système national de carte d’identité. Ces facteurs en modifiaient l’évolution et la caractérisation des fraudes. Dans cet article, je présente les six types de fraude les plus courants au niveau des agents et des clients en Ouganda. Cette présentation s’appuie sur mes cinq années d’expérience dans le domaine des transactions mobiles en Ouganda auprès de Warid et Airtel, au cours desquelles j’ai pu observer de près l’évolution du marché des transactions mobiles. En tant que directeur local puis régional, j’étais bien placé pour voir les fraudes et en discuter avec les agents à travers le pays. La lutte contre la fraude était de fait une dimension clé de mon travail.

Les approches utilisées par les fraudeurs démontrent leur compréhension approfondie du système des transactions mobiles et révèlent les lacunes des processus en place. Pendant que les organismes de réglementation et les ORM s’efforçaient de colmater les fuites au niveau des systèmes et des processus existants, les fraudeurs poursuivaient également leur apprentissage et faisaient évoluer leur mode opératoire pour trouver de nouveaux moyens de tromper les agents et les clients de transactions mobiles. Les mécanismes de fraude sont ainsi devenus plus sophistiqués au fil des ans.

En Ouganda, le problème fondamental sous-jacent est la faiblesse des normes KYC. Actuellement, n’importe qui peut obtenir une ou plusieurs cartes SIM sous différents noms et peut opérer sous différentes identités. Ce phénomène est aggravé par l’absence de pièce nationale d’identité. Le processus d’enregistrement d’identité a commencé il y a tout juste deux mois. Les pièces d’identité habituellement requises pour les vérifications KYC sont un passeport, une carte d’identité professionnelle ou une carte d’identité du conseil local. Cette dernière est la plus courante, mais elle est facilement obtenue par les fraudeurs et en autant de copies qu’ils le souhaitent, habituellement en versant une petite somme d’argent au dirigeant du conseil local (généralement entre 2 et 3 USD). La facilité avec laquelle on peut se procurer une fausse carte d’identité pour l’enregistrement KYC d’une carte SIM et d’un compte de transactions mobiles rend difficile la traçabilité des fraudeurs. Ces cartes SIM sont enregistrées dans le but de commettre une fraude et rapidement jetées après avoir servi.

Comment la fraude s’est-elle manifestée, a-t-elle évolué et s’est-elle complexifiée sur le marché des services financiers digitaux ougandais ?

  1. Fausse monnaie

Au cours des premières années, les fraudeurs ont profité du faible niveau de sensibilisation des clients et des agents pour utiliser de la fausse monnaie et escroquer des victimes peu méfiantes. Les fraudeurs ont ciblé des agents très occupés dans des zones très fréquentées, qui n’ont pas fait preuve d’une vigilance suffisante dans le contrôle des faux, et à leur tour, les agents ont passé cette fausse monnaie à des clients peu méfiants. Lorsque les agents ont accru leur vigilance et que beaucoup ont commencé à utiliser des détecteurs équipés de lumière ultraviolette pour identifier les faux billets, cette pratique a très fortement décliné.

  1. Annulation de transactions exécutées « par erreur »

Les fraudeurs ont alors eu recours à l’envoi de messages SMS frauduleux vers les téléphones de clients (alertant le client d’un transfert P2P/dépôt sur son compte mobile). Peu de temps après, le fraudeur appelait le client en prétendant avoir envoyé de l’argent par erreur à un mauvais numéro de client. Naïvement, et avant de vérifier le solde de son compte mobile, le client effectuait un transfert P2P inverse pour annuler la « somme envoyée par erreur » sur son compte – perdant ainsi de l’argent. Cette pratique ne visait pas seulement les clients enregistrés ; les clients sans compte mobile enregistré ont également été victimes des faux SMS et « renvoyaient » l’argent soit disant transféré par erreur par l’intermédiaire d’un agent effectuant la transaction à son point de service. Les fraudeurs ont connu un grand succès avec cette tactique.

Dans le but de protéger leurs clients, les ORM mènent des campagnes dans les médias de masse et diffusent des messages pour leur apprendre à distinguer les messages authentiques des systèmes de paiement mobile des faux envoyés par les fraudeurs. Bien que cette réponse ait connu un succès modéré, elle a poussé les fraudeurs à changer de tactique.

  1. Frais de remise de prix pour les « heureux gagnants »

L’évolution suivante a vu les fraudeurs introduire une nouvelle tactique, exploitant cette fois les stratégies marketing et publicitaires des ORM. Entre 2010 et 2012, le secteur ougandais des télécommunications a été le théâtre de luttes acharnées entre les opérateurs cherchant à augmenter leurs revenus, à acquérir de nouveaux clients et à les fidéliser. Outre une guerre des prix et l’octroi de bonus sur les recharges de crédit de communication, les opérateurs offraient à leurs clients la possibilité de remporter des prix (véhicules à moteur, vélos, argent, etc.) dans le cadre de programmes de fidélisation. Les gagnants étaient contactés par téléphone et invités à venir chercher leur prix.

Les fraudeurs ont rapidement tiré parti de ces pratiques en créant leurs propres « centres d’appels ». Ils appelaient les clients en se faisant passer pour des employés de l’ORM et les informaient qu’ils avaient eu la chance de remporter un prix et qu’ils devaient rapidement le réclamer. Les fraudeurs demandaient toutefois au client (l’« heureux gagnant ») d’effectuer préalablement un dépôt d’argent mobile – de 45 à 400 USD en fonction de la valeur du prix remporté – pour faciliter le processus de remise du prix. Dans le cas d’un véhicule à moteur, ces frais pouvaient atteindre 1000 USD. Les clients pressés de récupérer leur gain transféraient rapidement le montant demandé sur un compte mobile fourni par les fraudeurs, et attendaient en vain la remise du prix. Après vérification auprès de l’ORM, les clients réalisaient qu’ils avaient été trompés et que le numéro de téléphone mobile utilisé pour envoyer l’argent était désactivé et sans propriétaire.

Les ORM ont réagi en lançant des campagnes d’information dans les médias pour faire connaître le numéro de téléphone par lequel les gagnants devaient être contactés. Ces numéros ont été diffusés à la télévision, à la radio, dans les journaux et dans la documentation commerciale. Ces campagnes ont accru la sensibilisation des clients à cette technique de fraude et son utilisation a rapidement diminué de façon drastique.

  1. Appropriation du code PIN

Loin de s’avouer vaincus, les fraudeurs ont rapidement introduit une nouvelle vague de fraudes ciblant cette fois les agents financiers mobiles – en particulier les agents très occupés et détenant beaucoup de liquidités. Une pratique courante pour les agents très affairés consistait à initier une transaction et à remettre ensuite leur téléphone au client pour qu’il compose son numéro. Le client rendait ensuite téléphone à l’agent qui terminait la transaction en saisissant son code PIN.

Les fraudeurs ont exploité cette pratique. Ils se présentaient au point de service de l’agent comme des clients normaux désireux d’effectuer une transaction et suivaient le processus habituel. A cette occasion, ils observaient les boutons sur lesquels l’agent appuyait pour saisir son code PIN. Quelques visites à l’agent suffisaient en général aux fraudeurs pour identifier son code PIN. Le fraudeur s’adressait ensuite à l’agent pour effectuer une nouvelle transaction. Cette fois-ci, lorsque l’agent remettait son téléphone au « client », le fraudeur composait rapidement un numéro de téléphone, saisissait le code PIN de l’agent et réalisait sa transaction. Il entamait alors une nouvelle transaction pour couvrir sa trace et remettait le téléphone à l’agent pour qu’il la finalise. Il s’éloignait ensuite… pour ne plus jamais revenir. L’agent ignorait que deux transactions avaient été réalisées avec son téléphone et qu’il s’était fait extorquer entre 500 et 1500 USD.

Une nouvelle fois, les ORM ont dû intervenir et ont mené des campagnes de sensibilisation auprès des agents en leur conseillant de :

  • Réaliser les transactions eux-mêmes de bout en bout et éviter le contact des clients avec leur téléphone ;
  • Protéger leur code PIN et, mieux encore, le changer fréquemment pour éviter qu’il ne finisse par être connu ;
  • Vérifier et enregistrer leur solde après chaque transaction ;
  • Enregistrer toutes les transactions effectuées de façon à permettre leur traçabilité ;
  • Appeler le service d’assistance téléphonique dès qu’une perte a été détectée.

Ces campagnes de sensibilisation ont forcé les fraudeurs à adopter des méthodes plus sophistiquées exigeant de la patience et une étude attentive du comportement des clients et des agents.

  1. Remplacement de la carte SIM

Les fraudeurs étudient maintenant le comportement des clients et des agents pour repérer ceux qui divulguent imprudemment leur code PIN. Les fraudeurs n’ont pas besoin d’entrer en contact avec le téléphone du client ou de l’agent, mais simplement de connaître le numéro de téléphone et le code PIN du client ou de l’agent.

Les ORM fournissent un code PIN à quatre chiffres lors de l’activation d’un compte de transaction mobile à des fins de sécurité. Cependant, les clients et les agents choisissent généralement (peut-être par crainte de l’oublier) d’avoir un code PIN à 4 chiffres identiques, par exemple le classique 1234 ou 4444, 2222, 5555, ou 1111. Voir à ce sujet l’excellent article d’Ignacio Mas « My PIN is 4321 ». Cela leur permet de se rappeler facilement leur code à tout moment. Ils conservent ce code PIN simple longtemps (même lorsque les ORM leur conseillent de le changer fréquemment), ce qui facilite le travail du fraudeur. Une fois qu’il connaît un code PIN, par supposition ou par observation, le fraudeur peut recevoir un duplicata d’identité délivré à son nom. Il se rend ensuite dans un poste de police pour signaler la perte de « sa » carte SIM, pour laquelle il obtient une attestation de la police. Il présente cette attestation au centre de service clientèle de l’ORM et une carte SIM de remplacement lui est fournie, désactivant ainsi la carte SIM originale. Comme le fraudeur connaît le code PIN du client ou de l’agent cible, il peut retirer l’argent en utilisant la carte SIM de remplacement.

Cette tactique pose un défi aux ORM car, à partir du moment où la police fournit une attestation de perte de carte SIM (bien sûr obtenue frauduleusement), il est de leur devoir de fournir une carte SIM de remplacement. Interroger la base de données de l’ORM pour confirmer que les informations fournies sont bien celles données au moment de l’enregistrement est une possibilité. Mais c’est souvent insuffisant pour vérifier si le client qui demande une nouvelle carte SIM est bien celui qu’il prétend être, car les fraudeurs ont bien travaillé et sont en possession de toutes les informations requises sur leur victime. Les informations fréquemment vérifiées comprennent la date de naissance du client, le nom du père et de la mère et le nom du plus proche parent. Si ces informations concordent avec celles de la base de données de l’ORM, une carte SIM de remplacement est délivrée au fraudeur, qui peut continuer ses agissements.

6. Annulation de transactions

On a vu plus haut comment les fraudeurs avaient exploité les processus d’annulation de transfert d’argent des ORM pour se faire rembourser une somme soit disant envoyée par erreur sur un mauvais compte mobile par un client ou un agent. La pratique courante veut que l’argent envoyé au mauvais destinataire soit retourné au compte source (après réception de la plainte et enquête par l’ORM).

Une autre technique de fraude consiste à se rendre chez un commerçant pour acheter un article destiné à être payé par transaction mobile. Une fois que le fraudeur a réalisé la transaction pour le paiement, il quitte le magasin avec l’article puis il appelle le centre de service à la clientèle de l’ORM et lui demande de bloquer et d’annuler le paiement au motif qu’il s’agit d’une erreur. L’ORM, conformément aux procédures d’annulation établies, bloque le compte du commerçant ou le montant sur lequel porte le litige, puis écoute les deux parties. Toutefois, dans de nombreux cas, le commerçant n’a aucune preuve qu’il est bien le véritable destinataire de la transaction et se voit alors demander de régler le litige devant la justice. Naturellement, cette démarche est loin d’être une solution idéale pour un commerçant très occupé et, à la perspective de visites répétées chez l’ORM ou chez un avocat pour dénoncer l’annulation, celui-ci se résout à accepter la transaction.

Cet article a passé en revue l’évolution de la fraude au niveau des clients et des agents en étudiant les six types de fraudes les plus courants sur le marché ougandais. Dans le prochain article, nous examinons de plus près comment les ORM ont répondu aux pratiques des fraudeurs et comment ils pourraient renforcer leur action.

Prévisions à l’intention des régulateurs des services financiers digitaux

Prévisions à l’intention des régulateurs des services financiers digitaux

David Cracknell, avril 2016

Il est toujours dangereux de faire des prévisions dans un secteur en pleine expansion et en évolution rapide ; c’est donc avec un certain tressaillement que je le fais à présent. Cependant, les prévisions ci-dessous sont basées sur les connaissances acquises au sujet du marché et les observations faites pendant de nombreuses années de travail dans les secteurs de la grande distribution et des services financiers digitaux.

  1. Les services financiers digitaux détermineront les stratégies d’inclusion financière, les nouvelles exigences en matière d’informations et renforceront l’importance de la protection des consommateurs

La capacité des services financiers digitaux à offrir des services élémentaires de paiement a été démontrée avec force en Afrique de l’Est, et pour la première fois, a permis d’espérer avec réalisme un univers dans lequel tout le monde a accès à des instruments de paiement, sous réserve de l’abordabilité des coûts. Cette omniprésence est un puissant moteur des stratégies nationales d’inclusion financière. Cependant, alors que l’on prête attention à la « dynamique de l’accès pur », la « dynamique de la qualité de service » est un peu laissée pour compte. L’omniprésence des services financiers digitaux et la volonté de réaliser l’inclusion financière, créera de nouvelles exigences en matière d’informations. Cependant, le fait que des tiers fassent nécessairement partie des arrangements d’agence complexes signifie que la qualité du service ne peut pas être garantie et que le risque de faute professionnelle est réel. Ces facteurs pousseront les parties concernées à se concentrer sur la protection des consommateurs dans l’espace des services financiers digitaux.

  1. La supervision des opérateurs du mobile money va s’accroitre

À ce jour, de nombreuses banques centrales ont recueilli des données sur les opérations du mobile money, mais elles n’ont pas encore pu superviser concrètement tous les acteurs du secteur. Il y a possiblement plusieurs raisons à cela, et nous pouvons en suggérer quelques-unes, à savoir : la capacité du régulateur, l’évolution rapide du secteur, ainsi que la double compétence réglementaire des banques centrales et des commissions de communication en tant qu’opérateurs de mobile money. Cependant, il y a des facteurs de motivation de plus en plus forts qui, à mon avis, rendent inévitable une supervision intensifiée des opérateurs de mobile money. Il s’agit de :

  • La publicité qui se fait autour des fraudes, qui ont été très importantes pour certains et dues au fonctionnement interne des opérateurs de mobile money
  • La clameur faite autour de la règle de KYC, qui a conduit à une amende record pour MTN Nigeria
  • Le volume ainsi que la valeur croissante des transactions qui se font à travers les canaux digitaux
  • Le nouvel accent sur la protection des consommateurs
  • La nécessité de développer des cadres de gestion des risques liés au mobile money (qui peuvent ensuite être audités)
  • La sophistication grandissante des systèmes d’information du mobile money.
  1. L’enregistrement et la possible réglementation des sociétés fintech ainsi que la mise à jour des lois nationales sur les paiements sera inévitable

Le monde des paiements est en pleine effervescence, qu’il s’agisse de crypto-monnaie ou de produits qui fonctionnent à l’aide des systèmes d’exploitation basés sur le téléphone mobile. Dans ce cadre, un nombre croissant de sociétés basées sur les technologies financières devront être enregistrées et/ou réglementées. Les lois nationales sur les paiements seront mises à jour beaucoup plus rapidement pour s’adapter aux différentes catégories d’acteurs du paiement et pour fournir un espace juridique défini dans lequel elles opèrent.

  1. L’accent sera mis sur les cadres de gestion des risques liés aux services financiers digitaux

A travers ses études sur les accélérateurs de réseaux d’agents (ANA) effectuées au Bangladesh, en Inde, en Indonésie, au Kenya, au Nigéria, au Pakistan, au Sénégal, en Tanzanie, en Ouganda et en Zambie, MicroSave Consulting (MSC) a montré l’importance croissante de la fraude, à tous les niveaux de l’écosystème des services financiers digitaux. Pour cela il faut mettre beaucoup plus l’accent sur la mise en place de cadres solides de gestion des risques au sein du secteur des services financiers digitaux et, en corollaire, renforcer les services administratifs des opérateurs de services de mobile money de tous genres.

  1. La réglementation des tarifs des canaux plutôt que la règlementation des prix du produit

Pour encourager la concurrence, les taxes d’interconnexion ou d’inter-change feront l’objet d’un suivi et sur certains marchés seront contrôlées. Ainsi, par exemple, une compagnie de télécommunications aura un tarif maximum qu’elle peut facturer aux entreprises concurrentes pour l’utilisation de sa passerelle USSD. Cependant, il est possible que l’utilisation plus accrue des protocoles basés sur l’internet et les transactions excessives rendront inutile au fil du temps la focalisation sur la tarification des canaux.

  1. La non-exclusivité signifiera en réalité non-exclusivité

Il existe, sur certains marchés des services financiers digitaux, une différence entre le principe et la pratique de la non-exclusivité des agents. L’exclusivité continuera de disparaitre et les banques centrales feront pression pour qu’il en soit ainsi. Toutefois, l’économie politique, notamment l’influence des grandes entreprises sur des marchés spécifiques, aura une grande influence sur la durée et le temps que cela prendra.

  1. L’interopérabilité se développera, mais à condition que l’inter-connectivité soit standardisée

En général les régulateurs souhaitent manifestement que l’interopérabilité soit la norme, cependant cette dernière marche à différents niveaux. Premièrement, elle est au niveau des comptes, puis d’un portefeuille à l’autre ; deuxièmement, elle peut marcher au niveau des agents, sans doute à travers des agents partagés ; troisièmement, elle peut s’opérer au niveau de l’acceptation du marchand c’est-à-dire la capacité des commerçants à accepter plusieurs paiements, sans avoir à traiter avec plusieurs acquéreurs ou émetteurs ; enfin, elle peut fonctionner comme une interopérabilité totale des systèmes financiers et de paiement. Les travaux de la Better Than Cash Alliance (BTCA) montrent que si l’interopérabilité est un facteur largement souhaité, la réalité de sa pratique et son adoption dépendra du marché. Toutefois la difficulté de l’interopérabilité provient plus de la capacité des institutions à s’interconnecter. L’inter-connectivité permet la libre circulation de l’information dans des formats standards, soit par l’adoption de la norme ISO8583, soit par l’utilisation d’interfaces programmables d’application (API).

  1. Les banques centrales s’appuieront de plus en plus sur l’intelligence partagée

La rapide évolution que connait le secteur et encore plus celle des transactions transfrontalières implique que les banques centrales doivent chercher à partager des idées et des renseignements et à faire évoluer leurs pratiques beaucoup plus rapidement que ce ne fut le cas jusqu’à présent. Des initiatives de collaboration entre l’Alliance pour l’inclusion financière et des groupes de travail de banquiers centraux dans de nombreux domaines liés à l’inclusion financière digitale, seront particulièrement importantes.

  1. Les banques centrales ont besoin d’un soutien approprié

De nombreuses banques centrales ont clairement besoin d’être encouragées pour adapter leurs réponses dans le cadre de la supervision afin d’être en mesure de gérer les risques et comprendre le marché de la finance digitale qui est en évolution rapide. Elles disposent d’un noyau restreint de personnel qui comprend le mobile money et ce personnel est souvent débordé.

  1. La politique gouvernementale commencera à influencer de manière significative l’architecture du système de paiement

Cette question est peut-être plus difficile à cerner au début, mais elle mérite néanmoins le statut de prédiction, car c’est un facteur fondamental de changement. Les gouvernements ont leurs propres objectifs, qui peuvent être appuyé par l’architecture du système de paiement national. En règle générale, les gouvernements veulent que les transactions n’échappent pas au réseau fiscal. Ils veulent effectuer des paiements de façon efficace et effective à un grand nombre de personnes. Ils ont besoin et veulent appliquer à la fois les règles KYC et AML. Ils veulent éviter de faire des paiements à des employés/bénéficiaires « fantômes ». Ils veulent élargir l’accès aux instruments nationaux d’épargne, tels que les bons et les obligations du Trésor. Le poids écrasant de la politique gouvernementale facilitera des initiatives communes entre les ministères des finances et les banques centrales. Nous voyons le pouvoir de la politique gouvernementale influencer l’architecture du système de paiement en Inde à travers d’une part le système d’identification nationale digital Aadhaar et des programmes d’inclusion financière PMJDY, et d’autre part le système de paiement immédiat et l’interface de paiement unifié de la National Payment Corporation of India. Comme l’a démontré le cas de l’Inde, la politique gouvernementale sera un facteur déterminant de l’introduction des cartes d’identité nationales ; dans les pays qui en sont actuellement dépourvus, la biométrie sera utilisée pour créer des identificateurs uniques.

Le travail considérable effectué par MSC auprès des banques centrales, des ministères et des prestataires de services de paiement en Afrique et en Asie montre clairement que nous nous trouvons à un point d’inflexion caractérisé par la complexité, les opportunités et les risques. Notre réaction à ces problèmes au cours des cinq prochaines années sera fondamentale pour l’accès aux services financiers digitaux et leur incidence sur le marché de masse.

Développer son réseau d’agents

Développer son réseau d’agents

Mike McCaffrey, juin 2015

Cette présentation souligne les facteurs clés de la mise en place et du développement d’un réseau d’agents. Tirant exemple du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda, elle traite des choix stratégiques à la bonne gestion d’un réseau d’agent, ainsi que des modèles de déploiement, de distribution, et d’expansion de réseaux d’agents.

Expérience client du crédit digital au Kenya

Expérience client du crédit digital au Kenya

Zeituna Mustafa, Mercy Wachira, Vera Bersudskaya, William Nanjero et Graham A.N. Wright, mars 2017

Ce rapport examine les processus de demande de prêt de différents fournisseurs de crédit digital et se penche sur les différents profils de clients de crédit digital afin de comprendre leurs besoins, leurs aspirations, leurs perceptions et leurs comportements. Il contient des recommandations pour les régulateurs, les fournisseurs et autres acteurs du secteur des services financiers digitaux.

Accélérateur de réseaux d’agents : Rapport pays – Nigéria, décembre 2017

Accélérateur de réseaux d’agents : Rapport pays – Nigéria, décembre 2017

Jacqueline Jumah et Irene Wagaki, décembre 2017

Grâce au soutien financier de la Fondation Bill & Melinda Gates, du Fonds d’équipement des Nations Unies (FENU) et d’autres acteurs régionaux, Microsave Consulting mène dans le cadre du Programme Accélérateur de réseaux d’agents (Agent Network Accelerator – ANA) un projet de recherche visant à identifier les facteurs responsables du succès ou de l’échec de réseaux d’agents à travers le monde. ANA utilise des enquêtes quantitatives à grande échelle qui mesurent la santé des réseaux d’agents dans différents pays.

Ce rapport présente les résultats de la deuxième phase de l’étude ANA menée au Nigéria en 2016. La première phase de l’étude avait été réalisée en 2014. Cette premiere phase portait sur les facteurs opérationnels déterminants pour la bonne gestion d’un réseau d’agents, en particulier : la structure du réseau d’agents ; la viabilité des agents ; la qualité du support du fournisseur ; la conformité aux directives du prestataire et la gestion de risque.

La deuxième phase présentée dans ce rapport porte sur l’identification des lacunes et des opportunités stratégiques relatives au développement des services financiers digitaux et fait le point sur les progrès de mise en oeuvre des recommandations issues de l’étude ANA Nigéria de 2014.

Le secteur bancaire au Kenya après la loi bancaire modifiée de 2016 : analyse de l’impact du plafonnement des intérêts sur l’accès au financement

Le secteur bancaire au Kenya après la loi bancaire modifiée de 2016 : analyse de l’impact du plafonnement des intérêts sur l’accès au financement

Thomas Bariti, avril 2019

Au Kenya, les taux d’intérêt ont toujours été déterminés soit par le marché, soit par la réglementation par le biais de divers amendements à la loi bancaire. Entre 1995 et 1998, les taux d’intérêt pondérés des banques commerciales ont atteint un niveau historique pour ces deux dernières décennies, s’échelonnant entre 25,03 % et 29,49 % en moyenne. Au cours de cette période, les banques commerciales ont commencé à se diversifier en se tournant vers le segment à faibles revenus. Ce segment était jusqu’alors considéré comme plus risqué et moins lucratif en raison de transactions de faible valeur et, par conséquent, réservé aux institutions de microfinance. En 2004, les banques commerciales du Kenya ont offert les taux d’intérêt les plus bas de ces dernières années, de 12,53 % en moyenne. Au cours des dix années suivantes, les taux moyens pondérés du secteur bancaire n’ont cessé d’augmenter et ont poussé les autorités à plafonner les taux d’intérêt par mesure constitutionnelle.

Le graphique ci-dessous fournit un aperçu de l’évolution des taux d’intérêt pondérés des banques commerciales au Kenya entre 1995 et 2016.

En 2001, un projet de loi adopté par le Parlement introduisait un plafonnement des taux d’intérêt débiteurs à quatre points au-dessus du taux des bons du Trésor à 91 jours et des taux d’intérêt créditeurs à quatre points en dessous du taux des bons du Trésor à 91 jours. Les banques ont contesté devant les tribunaux ce projet de loi plus communément connu sous le nom de « projet de loi Donde », et il a finalement été révoqué, même après que le Président en place y eut donné son assentiment. La deuxième tentative de plafonnement des taux d’intérêt a eu lieu en 2013, lorsque le Bureau du budget du Parlement du Kenya a proposé que les taux des dépôts soient rattachés aux taux des prêts. Cette initiative a connu le même sort. Les deux projets de loi ont échoué en raison de la préférence du gouvernement pour des taux d’intérêt librement fixés par le marché plutôt que plafonnés. La Banque centrale du Kenya a également demandé aux banques de s’autoréguler et de prendre des mesures pour réduire le coût du crédit – en vain.

En juillet 2014, dans une nouvelle tentative visant à faire baisser les taux débiteurs des banques et à améliorer la transparence du crédit au secteur privé, la Banque centrale du Kenya (CBK) a introduit un taux de référence (Kenya Banks Reference Rate, ou KBRR). Les règles relatives au KBRR exigeaient des banques de communiquer et d’expliquer à leurs emprunteurs le taux de base effectif appliqué sur les prêts et toute prime supplémentaire par rapport au taux de base. Au moment de son introduction, le KBRR a été fixé à 9,13 %, révisable tous les six mois. Le 14 janvier 2015, la CBK a procédé à une révision et a réduit le KBRR à 8,54 %. Toutefois, les taux débiteurs des banques n’ont pas baissé.

Finalement, à la mi-septembre 2016, à la suite de diverses campagnes menées par les législateurs pour relancer le projet de loi Donde, la CBK a introduit un plafonnement des taux d’intérêt par le biais d’un amendement à la loi bancaire (Banking Amendment Act 2016). La nouvelle loi interdit aux banques de facturer un taux de plus de quatre points supérieur au taux de prêt de la Banque centrale ; s’agissant des dépôts, le taux d’intérêt minimum devait être de sept points en dessous du taux de référence. Au 28 mai 2018, la CBK avait fixé son taux d’intérêt de référence à 9,5 %.

Les efforts en faveur du plafonnement des taux d’intérêt visaient à mettre fin aux hausses arbitraires des taux d’intérêt débiteurs, à rendre le crédit plus abordable et donc à promouvoir l’accès du secteur privé au crédit. Avec cette intervention, la CBK espérait que la réduction des taux stimulerait la croissance économique et permettrait d’augmenter la création d’emplois tout en veillant à ce que les opérations des banques restent viables. Une évaluation de la rentabilité des banques commerciales dans l’ensemble de l’Afrique de l’Est montre que les banques kenyanes ont été les plus rentables sur la période 2012-2015.

La croissance du crédit au secteur privé a connu une baisse au cours des neuf premiers mois de l’année 2017, tandis que le crédit à l’État a enregistré une croissance colossale (voir la Figure 1). La baisse du crédit au secteur privé a été attribuée à l’incertitude entourant la période électorale ainsi qu’aux conditions de crédit strictes associées au plafonnement des taux d’intérêt. Les banques étaient de plus en plus enclines à prêter à l’État en raison du risque inhérent minimal – d’où la croissance spectaculaire enregistrée en 2017.

Plus d’un an et demi s’est écoulé depuis l’entrée en vigueur du plafonnement des taux d’intérêt. Les emprunteurs remboursent désormais leurs prêts à un taux maximal de 14 % par an, tandis que les déposants bénéficient d’un taux d’intérêt plus élevé sur leurs dépôts. Cette mesure s’applique également aux contrats de prêt conclus avant l’adoption de la loi. Toutefois, le bulletin économique de l’Association des banquiers du Kenya (Kenya Bankers Association) du troisième trimestre 2017 montre que les prêts non productifs (PNP) ont continué à monter en flèche. Entre le deuxième et le troisième trimestre 2017, le volume brut des PNP a augmenté de 6 %. En raison du faible montant des prêts consentis par les fournisseurs de crédit digital, ceux-ci n’ont pas eu un impact très important sur l’ensemble des prêts non productifs du secteur bancaire. Les PNP étaient généralement attribués aux conditions défavorables de l’environnement commercial dans le pays. La Figure 2 montre l’évolution des prêts non productifs depuis l’année 2011.

La promulgation de la loi de 2016 portant modification de la loi bancaire a produit un certain nombre d’effets dans le secteur bancaire kenyan, parmi lesquels :

  • Conversion des comptes d’épargne en comptes de transactions par les banques commerciales, ce qui leur permet d’éviter de payer des intérêts.
  • Intérêt accru pour les modèles de crédit digital – Equity Bank, Co-operative Bank et KCB ont octroyé de petits crédits par le biais de canaux digitaux ; les prêts digitaux sont habituellement d’un coût supérieur au plafond.
  • Intérêt accru des banques pour les canaux digitaux comme la Bank of Africa, qui a fermé certains de ses canaux de vente physiques.
  • Durcissement des conditions de prêt pour atténuer les risques de défaillance auparavant couverts par des taux d’intérêt plus élevés – les exigences sont devenues plus strictes, en particulier pour les entrepreneurs qui n’ont pas de garantie immobilière pour garantir leurs prêts.
  • Baisse des crédits à la consommation, le segment étant désormais classé comme « risqué », suite à la mise en place des plafonds sur les taux de crédit.
    Augmentation des frais, comme les frais de gestion des crédits, afin de limiter la baisse des revenus tirés de l’activité de prêt.
  • Demande accrue de crédit auprès des COOPEC, des IMF, des BMf et des prêteurs informels – bien que les taux d’intérêt de ces prêteurs soient assez exorbitantes, leurs conditions notamment en matière de garanties sont beaucoup moins exigeantes que celles des banques commerciales.

Quelles perspectives pour le secteur bancaire et les emprunteurs ?
Les changements stratégiques opérés par les banques commerciales pour se conformer aux plafonds de taux d’intérêt et la période prolongée d’incertitude autour de l’élection présidentielle contestée en 2017 ont eu un effet négatif sur l’économie kenyane. La rentabilité du secteur bancaire commercial s’est infléchie entre 2016 et 2017. Le tableau ci-dessous montre l’évolution de la rentabilité des banques au Kenya en 2016 et 2017.

En outre, l’application de la Norme internationale d’information financière (IFRS) n°9, entrée en vigueur le 1er janvier 2018, a entraîné une préférence pour des durées de prêt plus courtes et des montants de prêt plus réduits afin de réduire le risque de défaut de paiement chez les emprunteurs dont la solvabilité est faible. Compte tenu de tous ces éléments, les banques seront probablement encore plus rigoureuses en matière de prêt afin de réduire au minimum les défauts de paiement. L’accès au financement, en particulier pour les entrepreneurs, risque d’être encore plus difficile.

La question est de savoir comment ces dynamiques affectent les emprunteurs. S’ils souhaitent avoir facilement accès à des prêts à l’avenir, les emprunteurs doivent avoir un bon historique de remboursement. Il peut être nécessaire de les éduquer et de les sensibiliser à ces évolutions afin d’améliorer leur prise de conscience et, de là, leur discipline de remboursement.

L’application de conditions de prêt plus strictes se traduira par une réduction des prêts octroyés, ce qui pourrait entraîner une baisse de la rentabilité. Du côté des emprunteurs, une réduction de l’accès au crédit peut encore ralentir la création de richesse et donc la croissance économique.

Depuis son adoption, les banques font pression pour que la loi soit abrogée. Le FMI a également appuyé la proposition d’abrogation de la loi. Lors du discours du budget annuel 2018-2019, le Secrétaire du Cabinet du Trésor public a proposé l’abrogation de la loi sur le plafonnement des intérêts, mentionnant ses effets négatifs sur l’accès au financement et la croissance économique. Le Kenya a déjà enregistré une réduction de la croissance du crédit au secteur privé qui est passée de 13,5 % en 2016 à 2,8 % en avril 2018.

Le 14 mars 2019, la Haute Cour du Kenya a statué que la loi plafonnant les taux d’intérêt à quatre points au-dessus du taux de la Banque centrale était anticonstitutionnelle. Toutefois, un délai de 12 mois à compter de la date de la décision a été accordé au Parlement pour réexaminer les dispositions de la loi. Compte tenu de cette décision, les consommateurs de crédit, c’est-à-dire le secteur privé, se demandent s’ils connaîtront à nouveau les niveaux de taux d’intérêt qui rendaient l’endettement si lourd par le passé. En attendant, la question demeure : quelle est la meilleure option pour les consommateurs de crédit, le secteur financier et les autres acteurs ?