Peut-on être optimiste sur l’avenir du secteur du crédit digital au Kenya ?

Peut-on être optimiste sur l’avenir du secteur du crédit digital au Kenya ?

Wanjiku Kiarie et Olivia Obiero, septembre 2019

« Venez résoudre vos problèmes de crédit M-Shwari, Branch et Tala », peut-on lire sur l’annonce d’un médecin local. Aujourd’hui, de telles publicités sont courantes dans le centre-ville de Nairobi. Si l’incrédulité prédomine chez la plupart des Kenyans face à de tels « remèdes miracles », la prévalence de telles annonces illustre les difficultés réelles auxquelles sont toujours confrontés les emprunteurs digitaux au Kenya. Un emprunteur digital kenyan typique jongle avec trois crédits et peine à rembourser dans les délais impartis malgré leur faible montant.

Au Kenya, 2,2 millions de personnes sont en situation d’impayés pour des crédits digitaux contractés entre 2016 et 2018. Environ la moitié (49 %) des emprunteurs digitaux en situation d’impayés ont un encours de crédit inférieur à 10 USD[1]. La question du surendettement a trouvé un écho important dans les médias, qui ont fait paraître un certain nombre d’articles mettant en lumière les tendances et statistiques inquiétantes du secteur.

Un constat qui amène à se poser la question suivante : l’évolution des produits de crédit digital et la croissance du secteur au cours des sept dernières années ont-elles eu des résultats positifs ? Dans une étude récemment publiée sur le marché du crédit digital au Kenya, MSC a analysé les données relatives à l’offre entre 2016 et 2018. Les résultats de l’étude indiquent des signes positifs et encourageants pour le secteur, que nous proposons d’examiner plus en détail dans cet article.

Quelles sont les bonnes nouvelles ?

  1. Le crédit digital a élargi l’accès au crédit, en particulier parmi ceux qui en étaient auparavant exclus

Le secteur du crédit digital a connu une croissance significative. Notre analyse montre qu’au cours des trois dernières années, le nombre de prêts digitaux décaissés a pratiquement doublé1. Au cours de la même période, la plupart des prêts (91 %) étaient octroyés par voie digitale (voir figure 1). Cette croissance a eu pour conséquence clé une augmentation de l’inclusion financière. La dernière enquête FinAccess auprès des ménages en témoigne : l’inclusion financière au Kenya est passée de 75 % en 2013 à 89 % en 2019. Cette augmentation a été largement stimulée par l’omniprésence des services financiers mobiles dans le pays.

  1. Les données montrent une amélioration de la qualité des prêts

Près d’un quart des prêts digitaux accordés en 2016 étaient non productifs. Ce chiffre est tombé à 9 % pour les prêts émis en 2018[2], ce qui représente une diminution de 15 % des prêts non productifs en pourcentage du total des prêts digitaux. En particulier, les prêteurs associés à des ORM ont réussi à améliorer la qualité de leurs prêts par rapport aux fintechs et aux banques (voir figure 2). C’est en effet remarquable.

 

 

 

Analyse plus approfondie des décaissements et de la qualité des prêts

Tous les fournisseurs ont généralement augmenté leurs volumes de prêts entre 2016 et 2018. Avec une augmentation du portefeuille, on pouvait s’attendre à une augmentation des PNP. Toutefois, les principaux fournisseurs associés à des ORM ont réussi à augmenter à la fois la quantité et la qualité des prêts, comme le montrent les données de 2018 (voir figure 3).

Nous voyons à cela un certain nombre de raisons. Tout d’abord, ces fournisseurs ont bénéficié de l’avantage de leur position de précurseur, qui leur a permis d’obtenir des données clients solides – à la fois à partir de l’historique des transactions mobiles et d’un historique de crédit digital plus long pour étayer leur évaluation de crédit. Safaricom en particulier dispose des données de millions de clients fidèles qui utilisent sa large gamme de services. Deuxièmement, leur position de premier arrivé leur a également donné du temps pour l’amélioration continue de leurs algorithmes d’évaluation de crédit. Depuis, Safaricom a commencé à vendre la notation de crédit de ses clients à d’autres fournisseurs du marché. Il conserve toutefois la prérogative de décider quels fournisseurs peuvent accéder à ces données.

Qu’est-ce qui peut contribuer à améliorer le taux de remboursement ?

Une meilleure sensibilisation aux conséquences du défaut de remboursement d’un crédit

Les entretiens qualitatifs que nous avons menés auprès de 50 emprunteurs digitaux ont montré que les emprunteurs sont de plus en plus conscients de l’impact du défaut de remboursement d’un crédit digital. Ils savent que cela peut donner lieu à un rapport négatif par une centrale des risques, avec pour effet de faire baisser leur notation de crédit et de limiter leur accès au crédit formel. Par ailleurs, la plupart des clients sont disposés à rembourser leurs prêts dans les délais impartis, soit par tempérament, soit parce qu’ils ont besoin de conserver leur accès au crédit et d’accroître le montant maximum auquel ils peuvent prétendre.

Une amélioration de la notation de crédit

Nos échanges avec les prêteurs ont révélé que leur algorithme d’évaluation des demandes de prêt s’était amélioré avec le temps. La précision de la notation de crédit continue de s’améliorer avec l’utilisation. Les prêteurs ont adopté une approche par « essai-erreur » qui consiste à utiliser les premières phases du produit pour connaître les comportements financiers de leurs clients, en matière d’épargne, d’emprunt, de remboursement et d’impayés. Les données améliorent la précision de l’analyse prédictive grâce à l’apprentissage automatique. Par exemple, M-Shwari a effectué un test pilote de son produit pendant 18 mois – un délai suffisant pour recueillir des données permettant de prévoir le rendement des futurs emprunteurs.

Maintenant que les acteurs du secteur ont gagné en expérience et affichent des tendances positives, que reste-t-il à entreprendre ?

  • Une meilleure adaptation des produits aux clients. Quasiment tous les produits, quel que soit le fournisseur, ont des caractéristiques similaires. Leur durée est généralement d’un mois et le taux d’intérêt mensuel de 7,5 % environ. Les besoins des clients sont pourtant diversifiés et nécessitent des produits différenciés. Une poignée de prêteurs s’est concentrée sur les segments mal servis. FarmDrive est un exemple de fintech qui prête aux petits agriculteurs des produits conçus spécialement pour ce segment de marché. Autre exemple, AfriKash est un produit qui s’adresse aux commerçantes du secteur informel et offre une souplesse de remboursement qui récompense les remboursements rapides.
  • Une meilleure réglementation du secteur. L’architecture réglementaire qui régit le crédit digital nécessite un effort coordonné de réforme. Dans l’ensemble, on peut considérer que le secteur est réglementé, dans la mesure où les prêteurs associés à des ORM et les banques, qui détiennent la plus grande part du marché, sont pleinement réglementés. En revanche, les fintechs restent largement sous-réglementées. Elles ont récemment formé leur propre association, l’Association des prêteurs digitaux du Kenya (Digital Lenders Association of Kenya, ou DLAS) qui compte 10 membres. La DLAS vise à renforcer le secteur en encourageant les bonnes pratiques et la protection des consommateurs. L’introduction de projets de loi sur la protection des données en juillet 2018 et la réforme des modèles de déclaration des données de crédit vont dans la bonne direction. Cependant, on peut faire beaucoup plus.

 

[1] Analyse par MSC des données de l’offre de 2016 à 1018

[2] Ce chiffre reflète la performance des prêts telle qu’elle ressort des données relatives à l’offre à la fin de la période 2018. Il est passé à 11,75 % en août 2019.

Pour un crédit digital réellement responsable – Résultats de l’analyse du crédit digital au Kenya

Pour un crédit digital réellement responsable – Résultats de l’analyse du crédit digital au Kenya

 Isvary SivalingamOlivia ObieroEvelyne MatibeRahul ChatterjeeKarthick MorchanAnup Singh et Leonard Kambona, septembre 2019

Les clients apprécient la rapidité et la facilité d’accès au crédit digital, mais des problèmes fondamentaux subsistent, dont notamment :

  • Une surveillance règlementaire insuffisante
  • Un niveau élevé d’impayés accompagné du fichage négatif de clients en défaut de paiement
  • Des taux d’intérêt élevés
  • Un manque de mécanismes permettant de comprendre les besoins des clients et/ou créer des produits adapté, ce qui fait peser un risque d’exclusion financière
  • Des pratiques inadaptées en matière de protection des clients
  • Une confusion ou insatisfaction dans l’expérience client en raison d’une approche « low touch » (niveau réduit de contact humain)

Compte tenu de l’évolution rapide de l’environnement du crédit digital au Kenya, ce rapport évalue les progrès et les difficultés du secteur et formule des recommandations pour une offre de crédit digital plus responsable.

Il s’efforce de répondre aux trois questions clés ci-dessous au moyen d’études extérieures, d’entretiens avec des parties prenantes et d’analyses quantitatives :

  1. En quoi consiste le crédit digital au Kenya ?
  2. Quelle a été l’évolution de l’environnement de l’offre et quels sont les principaux défis ?
  3. Qui sont les utilisateurs du crédit digital au Kenya et quelle a été leur expérience des produits ?

 

Rendre les services financiers digitaux pertinents – 3ème partie

Rendre les services financiers digitaux pertinents – 3ème partie

Anil Gupta, Ignacio Mas et Anupam Varghese, octobre 2015

Quelques idées et principes de conception pour rendre les services financiers digitaux pertinents

L’adoption de la technologie et des outils digitaux s’accroît de manière exponentielle à travers le monde. En Inde comme ailleurs, les progrès réalisés grâce à la technologie, tels que les smartphones, l’adoption des médias sociaux et l’utilisation des données pénètrent de plus en plus le marché de masse. Ce phénomène est accentué par la baisse constante des coûts des smartphones et des prix des services de données. Compte tenu de l’infrastructure bancaire limitée dont disposent les pays en développement, l’adoption du digital offre d’énormes possibilités d’améliorer l’accès financier pour le marché de masse.

A notre avis, l’augmentation de la pénétration des smartphones va changer la donne dans le domaine de l’inclusion financière. Les smartphones offrent des interfaces flexibles et conviviales avec des icônes graphiques, des écrans tactiles et des touches programmables qui facilitent une utilisation intuitive. Ils offrent également une extensibilité par NFC/Bluetooth pour relier les smartphones aux scanners, imprimantes, lecteurs de cartes, points de vente, etc. ainsi qu’un faible coût de communication supplémentaire grâce aux plans de données. Pour les fournisseurs de services financiers digitaux, il offre la possibilité d’être indépendants des organisations de télécommunications ainsi que des moyens plus efficaces de saisie des données, permettant ainsi des interactions plus riches et plus fréquentes avec les clients.

Il y a des leçons à tirer du monde digital et de l’explosion des tendances plus étendues de l’Internet qui, à notre avis, s’appliquent aussi largement au secteur des services financiers.

  • Le marché digital et les applications d’appariement se substituent de plus en plus aux intermédiaires (Uber). Par exemple, les institutions financières peuvent aller au-delà de la promotion de leurs propres produits et services et s’orienter vers des marchés digitaux où les produits et services d’une variété de fournisseurs sont disponibles et où les transactions entre pairs sont facilitées.
  •  Les réseaux sociaux sont de plus en plus numérisés et les fournisseurs commencent à les exploiter pour promouvoir l’adoption et l’utilisation de leurs produits et services. Par exemple, les réseaux sociaux pourraient servir à faire comprendre les capacités financières d’une personne et pour obtenir les garanties sociales d’accès au crédit.
  • Grâce au contenu généré par les utilisateurs, l’interactivité des gens avec les produits et services qu’ils utilisent (le « liking » par exemple) s’accroît. Les gens ont besoin de produits et de services qu’ils peuvent adapter à leurs propres besoins en fonction de leur contexte.

Bien qu’il puisse y avoir une occasion importante de tirer parti de ces nouveaux développements pour atteindre l’objectif d’accroître l’accès financier, peu de fournisseurs de services ont encore commencé à explorer cette voie. La plupart des fournisseurs se sont surtout préoccupés de la mise au point de solutions à portée de main (par exemple, les envois de fonds nationaux, les paiements de factures, les achats en ligne) qui visent principalement les clients à revenu moyen et supérieur.  Les fournisseurs se sont concentrés sur des produits phares spécifiques tels que les envois de fonds nationaux ou les recharges de temps d’antenne qui ne sont pas nécessairement essentiels ou suffisamment transformateurs dans la vie financière quotidienne des gens.

Aucun des émetteurs de portefeuilles actuels n’a encore mis au point de solutions qui séduisent le marché de masse. Les comptes de mobile money en Inde en sont un bon exemple. Selon les estimations du rapport d’Intermedia sur l’inclusion financière en Inde daté de juillet 2015,  seulement 0,2% des Indiens utilisent un compte de mobile money. Et ce, malgré les efforts considérables de marketing et de promotion déployés par les fournisseurs.

Principes clés à suivre lors de l’approvisionnement du marché de masse

Les gens pensent à l’argent d’une manière instinctive, basée sur des histoires, et font des transactions dans le monde physique en utilisant principalement des systèmes informels. L’inclusion financière implique normalement un double virage – un virage vers une façon plus délibérée et quantifiable de penser à l’argent et vers l’exécution de transactions par des canaux digitaux utilisant des mécanismes formels.

Trop souvent, l’approche consiste à chercher à mobiliser les gens sur les deux fronts et en même temps – à chercher à ajuster leurs modèles mentaux qui guident leur façon de penser à l’argent et à influencer les outils qu’ils utilisent en fournissant un accès direct aux canaux digitaux et aux systèmes officiels. Or, les fournisseurs cherchent d’abord à provoquer un changement de comportement par le biais de campagnes d’éducation financière, avec l’espoir que cela favorisera l’adoption de services formels et de canaux digitaux. Cependant, enseigner aux gens à faire quelque chose de nouveau, surtout lorsqu’ils ne sont pas bien éduqués et sont difficiles à atteindre n’est pas toujours faisable ou idéal. Une meilleure approche pourrait consister à appuyer les comportements et pratiques actuels et de laisser le nouvel outil les amener à adopter de nouveaux comportements et pratiques.

Une autre approche intéressante consiste à laisser les gens maintenir leur comportement et leurs pratiques et à leur permettre d’appliquer leurs modèles mentaux de façon digitale. Différents aspects à ce sujet ont été abordés dans les Parties 1 et 2 de nos blogs précédents de cette série. L’accent n’est pas mis sur l’éducation de la clientèle. L’intuition et la perspective du client seront des tremplins vers l’inclusion financière.

Des changements clés s’imposent dans la façon dont nous envisageons l’accès aux services financiers.

  • Intuitif, pas simple : Les prestataires ne devraient pas se lancer dans des activités simples. L’objectif devrait être de faire des choses intuitives et de tenir compte de la façon dont les gens pensent déjà à l’argent.
  • Pas de positions morales : Il ne devrait y avoir aucune position morale sur la question de savoir si les gens devraient épargner ou non ou combien ils devraient épargner. L’objectif n’est pas d’aider les gens à épargner, mais de les aider à être plus réfléchis sur la façon de se préparer aux paiements et aux achats futurs. Dans l’esprit des pauvres, l’épargne représente souvent de l’argent dont on ne parle pas et qui risque donc d’être dépensé. Les aider à effectuer des achats ou des paiements futurs s’inscrit beaucoup mieux dans leur processus de réflexion que les aider à épargner.
  • Gérer l’insuffisance d’argent, pas l’argent : L’objectif ne devrait pas être d’aider les gens à gérer l’argent qu’ils ont déjà. L’objectif devrait être de les aider à gérer l’insuffisance de  revenus.
  • Organiser l’argent, pas établir le budget : Les groupes à faible revenu n’assimilent pas bien les notions de budgets et d’objectifs  puisqu’un budget présuppose des revenus réguliers qui n’existent pas sur le marché de masse. Les classifications doivent être plus floues pour que les gens puissent s’y identifier.
  •  Prise en charge de cycles de transaction complets : L’objectif devrait être de pouvoir soutenir des cycles de transaction complets plutôt que de faciliter l’action et les points de vue instantanés.  Il s’agit, par exemple, d’offrir à l’individu des outils qui peuvent l’aider à accumuler des soldes pour payer les frais de scolarité, et pas seulement le paiement des frais de scolarité. L’accent n’est pas mis sur les paiements électroniques (par exemple, les envois de fonds, les paiements de factures), mais sur la monnaie électronique et le fait de  fournir aux gens les moyens de la gérer.
  •  Des outils de marketing, pas des produits : L’objectif n’est pas de fournir des produits digitaux, mais d’aider à fournir aux pauvres des outils qu’ils peuvent utiliser eux-mêmes pour mieux gérer leur argent. Les outils doivent avoir un nombre minimum de fonctionnalités et faciliter le plus grand nombre de cas d’utilisation. L’accent est mis sur la co-création de cas d’utilisation.
  • Un continuum entre les services financiers informels et formels : Les outils devraient servir de passerelle entre les pratiques informelles qu’ils utilisent déjà et les services financiers formels. L’objectif devrait être d’améliorer l’expérience des pratiques actuelles et de ne pas abandonner ce que les gens font déjà.

Les fournisseurs devraient s’efforcer de soutenir la façon dont les gens gèrent l’argent dans leur vie quotidienne afin de faciliter la gestion de l’argent par la technologie digitale. Ils devraient envisager de mettre au point des outils qui aideront les gens à organiser leur argent à leur façon, ce qui peut ne pas être digital, concret ou complet. Toutefois, une personne qui utilise ces outils devrait être en mesure de reproduire sur une plateforme digitale les façons dont il conçoit l’argent. Les outils devraient donner un sentiment de contrôle aux utilisateurs, un sentiment d’habilitation, même si leur utilisation ne donne pas de meilleurs résultats financiers.

La numérisation de l’information et de l’argent devrait constituer un objectif clé. Il ‘agit d’utiliser de manière constructive les informations disponibles sur le comportement social et le comportement transactionnel pour optimiser la situation financière des personnes. Les gens devraient se sentir capables de prendre des décisions par eux-mêmes ou en utilisant leurs relations sociales, au lieu de produits et services très structurés. Ils devraient être en mesure d’affecter eux-mêmes des attributs et des caractéristiques à leurs transactions financières.

Les outils devraient tenir compte des façons dont les gens séparent l’argent, reconnaître que les gens se préoccupent autant des revenus que des dépenses et intégrer les aspects sociaux de la gestion régulière de l’argent. Les outils devraient être pertinents pour un plus grand nombre de personnes. Le résultat escompté devrait être d’amener plus de gens à faire plus de choses, plus souvent grâce aux canaux digitaux.

Renforcer la pertinence de la fonctionnalité de la valeur stockée

Bien que presque tous les déploiements de services financiers digitaux  (à l’exception des services de gré à gré) aient une fonction de valeur stockée par défaut dans leur portefeuille, leur utilisation comme instruments à valeur stockée est minime, comme en témoigne la valeur négligeable des soldes qui y sont conservés.

La fonctionnalité de la valeur stockée devrait être réhabilitée pour que ‘l’inclusion financière’ soit réellement réalisée. Il s’agit également d’un élément essentiel pour assurer la viabilité des entreprises en matière d’inclusion financière. Une fonctionnalité de valeur stockée qui fonctionne bien encouragerait les clients à utiliser davantage d’économies et de portefeuilles pour la gestion financière à court terme. Cela permettra à son  tour d’obtenir plus d’informations pour élargir la proposition de valeur ainsi que l’évaluation du crédit et aidera à stimuler les paiements des commerçants. L’utilisation de la valeur digitale pour les paiements des commerçants réduira également la nécessité d’une présence intensive de réseaux d’agents d’encaissement et de retrait. L’utilisation des connaissances des clients pour élargir les propositions de valeur, l’évaluation du crédit, les paiements des commerçants et l’amélioration de l’efficacité opérationnelle découlant de la réduction de la dépendance à l’égard des réseaux d’encaissement et de retrait, permettront à leur tour de promouvoir le dossier commercial des fournisseurs. La fonctionnalité de la valeur stockée sera l’outil essentiel pour permettre des paiements plus importants par le biais de la monnaie digitale, en plus de faciliter le crédit par les canaux digitaux en générant suffisamment d’historique sur lequel les différents algorithmes peuvent être construits.

Pour que la fonctionnalité de valeur stockée ait un sens pour le marché de masse, il est essentiel de revoir le concept de discipline discuté dans la Partie 2 de la série de blogs. Il doit faciliter la discipline-in, discipline-out et la flexibilité, tout en même temps.

Dans un environnement digital, la discipline-in peut être activée par des rappels, des invitations et des règles. Celles-ci peuvent être appliquées à plusieurs moments, par exemple, au moment de la réception du revenu ou lorsqu’il y a un capital inactif. Des règles prédéfinies peuvent également faciliter l’affectation de l’argent à des seaux spécifiques définis par les clients eux-mêmes.

La discipline-out peut être renforcée par des verrous tels qu’une période d’attente, l’indivisibilité, la pression des pairs, etc. Une autre façon d’assurer la discipline-out est l’étiquetage, fondé sur des paramètres tels que l’origine de l’argent, le but, etc. Les étiquettes peuvent être appliquées sur plusieurs dimensions, y compris le temps, les relations sociales et les réseaux, l’emplacement ou la tâche/objectif de l’argent.

En plus de la discipline-in/out, il faut aussi de la souplesse pour briser la discipline, ou fournir des « sorties », s’il y a un besoin urgent. L’un des moyens d’y parvenir est de reproduire des mécanismes comme les gardes d’argent qui permettent à un client de garder de l’argent avec un membre de confiance et respecté de leur cercle social, et le récupérer en cas d’urgence, mais pas pour des dépenses courantes ou inutiles.

La fonctionnalité de valeur stockée doit fournir des outils qui suggèrent le but de façon intuitive, même si le but est flou ou changeant. Les conditions d’utilisation doivent également être intuitivement claires pour l’utilisateur, c’est-à-dire comment fonctionnent les aiguillons, les verrouillages et les sorties.

Répondre aux mécanismes d’adaptation des gens

Pour que les solutions digitales soient utiles pour le marché de masse,  elles doivent constituer une extension digitale des mécanismes d’adaptation que les gens utilisent dans la vie réelle. En effet, cela impliquerait la création d’une hyper-réalité à l’aide d’outils digitaux.

L’animation de l’argent peut être reproduite par le biais de la dynamique des jeux ; la cultivation de liquidités peut être reproduite en tirant parti des réseaux sociaux, et la modulation des revenus peut être facilitée par la répartition des tâches et l’établissement d’un calendrier. La figure ci-haut donne quelques idées sur ce à quoi pourrait ressembler la numérisation de certains de ces mécanismes d’adaptation.

L’objectif devrait être de donner accès à des outils qui aident les gens à mettre en œuvre ces mécanismes d’adaptation à leur façon. Cette fonction peut être activée au moyen de seaux à usage spécifique, de verrous temporels ou l’indivisibilité (limitant la possibilité de déplacer une partie de l’argent affecté à une catégorie d’argent particulière). On peut donner une signification  à l’argent au moyen de divers indices audiovisuels, de catégories d’argent (selon l’objet ou la source du revenu) et de restrictions de liquidités.

Remarques finales

Les idées présentées ici sont indicatives et non prescriptives. Il faut être conscients du fait que la manière dont les  gens gèrent l’organisation de leur argent n’est pas toujours explicitement clair dans leur esprit, mais qu’elle est floue, abstraite et changeante. Les gens organisent leurs affaires financières de manière à faciliter la prise de décisions simples au quotidien.

Nous pensons que les principaux paramètres d’organisation dans l’expression visuelle de la solution sont directement liés aux fonctionnalités de base de l’Internet ; il s’agit de :

  • Lacunes (tâches)
  • Géographie (cartes)
  • Temps (calendrier)
  • Relations (contacts, réseaux sociaux)

Mais peut-être que ces idées ne devraient pas exister d’une manière aussi explicitement structurée. Une approche de scrapbooking, où il faut trouver des poches d’argent particulières pourrait mieux fonctionner. Cela peut aider les gens à garder leurs idées floues, lorsqu’ils ne sont pas prêts à concrétiser leurs buts.

Il serait peut-être bon d’aider à la visualisation avec les fonctionnalités de base d’un smartphone, telles que les mouvements, la musique, l’image, les couleurs, etc.

Avant de conclure, il faut rappeler qu’en concevant une solution, vous ne devriez  peut-être pas passer directement aux produits (dépôt récurrent,  dépôt à terme, prêts instantanés, etc.). Pensez d’abord aux mécanismes d’adaptation (animation de l’argent, cultivation de liquidités et modulation de revenus) que vos clients appliqueront mentalement, puis pensez aux outils par lesquels ils agiront sur ces mécanismes d’adaptation pour concevoir leur propre gamme de produits.

Rendre les services financiers digitaux pertinents – 2ème partie

Rendre les services financiers digitaux pertinents – 2ème partie

Denny George et Ignacio Mas, octobre 2015

Comment les gens gèrent-ils leur argent ?

Dans la première partie de cette série de blogs, nous avons examiné le profil de la clientèle des services financiers digitaux. Dans ce blog, nous explorons les mécanismes utilisés par les clients pour gérer leur argent et les principales motivations de leur choix. Ce blog puise fortement dans Money Resolutions, A Sketch Book et dans d’autres publications d’Ignacio Mas. Nous encourageons les lecteurs à consulter le site Web d’Ignacio pour une explication plus détaillée des idées illustrées dans ce blog.

Si nous voulons que les services financiers digitaux soient pertinents pour le marché de masse, il est nécessaire de comprendre le comportement des gens et les motivations derrière ce comportement.

S’agissant de l’argent, il y a trois problèmes clés auxquels les gens sont confrontés, surtout lorsque leurs revenus sont faibles et irréguliers.

  • D’où viendra mon prochain dollar ? – Les gens ont souvent du mal à trouver de nouvelles sources de revenu, et préfèrent donc trouver et travailler sur plusieurs emplois ou entreprises.
  • Comment puis-je continuer… ? – Comme les revenus sont irréguliers, il est nécessaire de structurer l’argent disponible afin de gérer les dépenses.
  • Et si… ? – Les gens ont besoin de mécanismes qui les aident à surmonter les moments difficiles. Par exemple, les milieux familiaux et sociaux jouent souvent un rôle protecteur lorsqu’il y a un besoin urgent d’argent, comme en cas d’hospitalisation d’un membre de la famille.

Cette situation se traduit par des manques que les gens essaient constamment de combler, et qui sont difficiles à gérer en cas de grande incertitude concernant les recettes et les dépenses.

La demande constante en dépenses (et non en épargne, comme on le croit normalement) suscite la nécessité de maintenir une discipline en matière de pratiques financières de ce segment de clientèle. Cependant, la discipline n’est PAS le seul but ni la seule préoccupation. Il est également nécessaire d’assurer une grande flexibilité pour pouvoir amortir les déficits de revenu ou faire face à des dépenses imprévues. Les gens n’ont pas les moyens de segmenter leur portefeuille de façon à répondre à la fois aux besoins de discipline (dépôt à terme, régime de retraite) et de souplesse (argent liquide sous le matelas, dépôt à terme). En principe, chaque dollar permettrait d’obtenir les deux : discipline lorsque vous n’avez pas vraiment besoin du dollar, et souplesse lorsque vous en avez besoin. Comment un dollar peut-il faire les deux ?

Dans un contexte monétaire, la discipline doit se situer à deux niveaux :

  • Discipline in : la discipline qu’il me faut pour mettre de l’argent de côté – pour épargner, rembourser une dette ou soutenir quelqu’un d’autre. Ceci est renforcé par des encouragements, tels que des rappels, des invitations et des règles.
  • Discipline out : la discipline dont j’ai besoin pour maintenir le cap une fois que j’ai mis de l’argent de côté (c.-à-d. pour le garder en réserve). Cela est renforcé par des verrous, tels qu’une période d’attente, la pression des pairs, etc.
  • Souplesse de rupture : je dois pouvoir puiser dans mes économies en cas d’urgence. Cela est rendu possible par des mécanismes tels que les gardes-monnaie, où les gens gardent de l’argent avec un membre de confiance et respecté du cercle social, afin qu’ils puissent le récupérer en cas d’urgence mais pas pour des dépenses courantes ou inutiles.

Dans le jargon financier classique, la budgétisation peut, du moins en théorie, aider à établir de la discipline. La budgétisation établit les priorités et vous engage à suivre des routines prédéfinies. Cependant, l’établissement d’un budget peut s’avérer difficile si vous êtes pauvre et si :

  • Votre revenu est imprévisible ou instable (par rapport à quoi établissez-vous votre budget ?)
  • Vous faites face à des risques qui peuvent facilement engloutir vos moyens et vos actifs (mauvaise santé, mauvaise répartition des revenus).
  • Vous n’êtes pas assez instruit et vous n’avez pas beaucoup de notions de calcul (l’établissement d’un budget est une abstraction que vous ne pouvez pas saisir ou que vous ne pouvez pas facilement mettre en œuvre).

L’établissement d’un budget fonctionne pour les personnes dont les revenus sont prévisibles. Mais, comment établir un budget sans savoir par rapport à quel revenu ?

Les gens ont souvent besoin d’un système plus souple qui leur permet de mettre en adéquation  leur besoin de souplesse et le désir d’autodiscipline. Ils ont besoin de différents outils qui les aident à développer l’autodiscipline et la flexibilité avec plus de détermination. Ils organisent leurs affaires financières de manière à pouvoir prendre facilement des décisions quotidiennes simples. Il y a deux approches entrelacées :

Hiérarchies :  établir une hiérarchie, qui sert d’arbre de décision. Routines : établir un ensemble de critères par défaut, qui servent de référence en matière de comportements
  • Quels types de dépenses faut-il privilégier ?
  • Quelles sont les sources de revenu les plus importantes ?
  • Dans quelles économies peut-on plus facilement puiser si le besoin ou l’envie se fait sentir ?
  • Quels sont les actifs les plus faciles à mettre en gage ou à vendre en cas de besoin ?
  • Quelles dettes doivent être remboursées en premier ?
  • A quelles relations faut-il d’abord demander de l’aide en cas de besoin ?
  • Quelles relations faut-il aider en premier, si elles le demandent ?
  •  Les habitudes de dépenses, par exemple, combien dépenser pour la nourriture, à quelle fréquence passer une journée en famille, cibler les dépenses sur la facture d’électricité.
  • « Modeler » votre revenu pour qu’il corresponde davantage aux habitudes de dépense, par exemple en achetant une vache qui produit du lait quotidiennement, si vous êtes un travailleur saisonnier ; ou en transformant un petit revenu quotidien en un montant forfaitaire mensuel, si vous êtes un journalier.
  • Comportements d’épargne récurrents, par exemple, participer à un Beesi ou à un Chit (ROSCAs[i]).
  • Acheter de plus gros actifs à crédit, ce qui vous oblige à vous engager sur un certain schéma de remboursement.
  • S’engager dans des activités sociales régulières, qui construisent votre réputation sociale.

Dans une certaine mesure, certaines de ces hiérarchies et routines sont établies grâce à des mécanismes qui aident à automatiser ces décisions, souvent à l’aide d’aiguillons purement psychologiques et de verrous pour sauvegarder son argent. En pensant à l’argent d’une façon particulière, les gens renforcent ou s’abstiennent d’adopter certains comportements d’une manière à maintenir la discipline. Et pourtant, ces pensées peuvent permettre certaines sorties qui justifient un comportement alternatif (comme la dés-épargne ou le fait de dépenser de l’argent) dans certaines circonstances. C’est la façon dont ces pensées se manifestent dans l’esprit des gens, c’est-à-dire l’histoire qu’ils attribuent à cet argent, qui leur permet d’y voir à la fois l’argent de la discipline et l’argent de la flexibilité.

Ces aiguillons et verrous mentaux sont souvent renforcés en plaçant l’argent dans un instrument financier qui impose des aiguillons et des verrous supplémentaires – par exemple, le placer dans une boîte sous clé (littérale) ou faire un dépôt récurrent. Ces instruments renforcent ensuite l’idée que les gens se font de l’argent.

Cette idée selon laquelle l’argent a une histoire qui incorpore des aiguillons et des verrous n’est pas limitée aux montants dont disposent les gens (c.-à-d. les économies, les actifs). Elle s’applique également aux montants qu’ils doivent (c.-à-d. les dettes) ou à l’argent potentiel (par  exemple les relations qu’ils entretiennent et auxquelles ils pourraient demander de l’argent).

Les gens utilisent des mécanismes d’adaptation pour créer ces habitudes et hiérarchies. Il s’agit notamment « d’animer » l’argent, de « moduler » le revenu et de « cultiver » les liquidités.

Mécanismes d’adaptation employés pour gérer les affaires financières

La figure ci-dessus présente trois principales stratégies d’adaptation que les gens adoptent pour faire face à leurs soucis d’argent et aux contradictions inhérentes à la façon de penser à l’argent.

« Animer » l’argent est l’idée de séparer l’argent selon une hiérarchie de catégories d’argent.  Il pourrait y avoir un objectif ou un écart que ces catégories d’argent tentent de combler. Cependant, il est très important de comprendre que plusieurs des tâches définies par les gens peuvent être floues. Par exemple, il peut y avoir un pot d’argent que j’ai mis de côté pour acheter une vache, mais si l’enfant est malade, je puiserai dans ce pot pour répondre à un besoin plus urgent ou immédiat. Ces catégories ne sont pas constantes – elles varient considérablement d’une personne à l’autre, et une personne peut changer sa catégorisation au fil du temps.

La cultivation  de liquidités exprime le rôle social de l’argent. Les gens comptent sur leurs amis et leur famille pour assainir leurs finances. Ils leur donnent des cadeaux et des prêts et en reçoivent d’eux très fréquemment. A cause de cette relation, il est très important de maintenir  la réputation sociale.  Alors que les banques ont leurs propres méthodes de notation, les gens ont leurs propres méthodes et paramètres de notation. Ces méthodes tiennent compte de la réputation de la personne, de la probabilité qu’elle soit utile en temps de crise financière, de la taille de son réseau, etc. Les engagements financiers dans l’ensemble du réseau social peuvent prendre différentes formes – les gens peuvent se porter garants les uns des autres ou s’accorder mutuellement des prêts.

Les gens veulent bâtir leur capital social en assumant leurs responsabilités sociales. Le capital social accumulé est un atout pour eux puisqu’il sert de filet de sécurité en cas de besoin. Les responsabilités sociales peuvent augmenter ou diminuer en fonction de leur niveau de réussite financière. Cette figure est un exemple des cercles de responsabilité qu’un migrant peut avoir. Les cercles s’élargissent et se rétrécissent en fonction de la situation financière de la personne. La responsabilité de la personne s’étendra au-delà de son cercle immédiat à mesure qu’un certain niveau de réussite financière perçue sera atteint.

Ce processus peut se poursuivre dans de multiples cercles extérieurs de responsabilité.  En même temps, ces cercles peuvent se resserrer lorsque la capacité financière de la personne diminue. Le résultat net est que même pendant les périodes d’excédent, en raison de l’élargissement des cercles sociaux, les gens n’ont souvent pas « d’excédent » d’argent. Les gens contribuent à leurs cercles sociaux lorsque des occasions se présentent. En retour, le cercle social de la personne offre un filet de sécurité pour les besoins financiers. Ce mouvement constant d’argent en provenance et à destination des cercles sociaux d’une personne équivaut à la cultivation de liquidités, grâce à quoi la personne crée et nourrit ses relations sociales dans le but d’en tirer profit pour tout besoin futur perçu.

La modulation du revenu vise à faire en sorte que les gens aient accès à l’argent au moment où ils en ont besoin. Les gens préfèrent souvent un revenu plus prévisible et plus stable à un revenu plus élevé, allant souvent jusqu’à occuper plusieurs emplois pour atteindre ce but. Les gens se soucient de la taille, du profil temporel et de la prévisibilité du revenu.  Il est important que l’argent soit disponible quand on en a besoin. Ils pensent que, dans un monde idéal,  le revenu et les dépenses devraient être en adéquation,  et que le succès consiste à établir la régularité des dépenses. Le fait d’assurer la stabilité dans ce domaine est souvent synonyme de succès financier. Les fournisseurs de services financiers digitaux se trompent souvent en supposant  que les solutions qu’ils proposent existent en vase clos. La réalité est que toute solution destinée au marché de masse sera cooptée ou adaptée pour tenir compte du comportement actuel et des motivations de ce comportement. Les fournisseurs doivent s’assurer que leurs solutions permettent de faire évoluer le monde physique des gens (les mécanismes qu’ils utilisent et les motivations qui les poussent à les utiliser) vers le format digital.

La dernière partie de cette série de blogs examinera comment les fournisseurs peuvent potentiellement exploiter ces éléments pour rendre leurs offres pertinentes et utiles pour le marché de masse.

[i] Groupe de personnes qui jouent le rôle d’une institution financière informelle en contribuant à un fonds commun leur permettant d’effectuer fréquemment des dépôts et des retraits. Les dépôts se font  généralement à travers des cotisations mensuelles. Au début de chaque cycle, un seul membre touche un montant forfaitaire de ce fonds commun. Cela se produit tant que le groupe existe.

Rendre l’argent digital plus pertinent, plus souvent – 1ère partie

Rendre l’argent digital plus pertinent, plus souvent – 1ère partie

 

Ignacio Mas et Vartika Shukla, octobre 2015

Qui sont les clients ?

L’adoption des services financiers digitaux va en crossant d’année en année sur la plupart des marchés des pays en développement. Dans son rapport sur l’état de l’industrie de 2014, la GSMA signale que le mobile money est maintenant présent sur 89 des 135 marchés et que dans 16 pays, le nombre de comptes d’argent mobile dépasse le nombre de comptes bancaires.

Toutefois, la GSMA signale également que seulement un tiers des comptes de mobile money sont actifs. La plupart des fournisseurs de services acceptent qu’une grande proportion des comptes aient un solde nul ou négligeable. Par exemple, selon l’ambitieux programme PMJDY de l’Inde, environ 40 % des comptes ouverts dans le cadre de ce programme affichent un solde nul.

On entend souvent les fournisseurs de services poser la question : « Comment faire en sorte que les clients utilisent davantage mon produit/mes services ? »

La question fondamentale que l’on semble ignorer est de savoir : « Comment rendre le mobile money plus inclusif et pertinent dans la vie quotidienne des gens ? » Nous tentons de répondre à cette question à travers cette série de blogs.

La première partie de la série explore le profil des clients du marché de masse (principalement les groupes à faible revenu) comme première étape pour répondre à cette question.

Le marché de masse présente quelques caractéristiques typiques : un fort pourcentage de la population n’a pas de revenu fixe régulier ; la plupart n’ont pas de flux de revenu défini (prévisible) ; en raison de l’incertitude provoquée par un revenu variable, les gens ont recours à diverses méthodes pour gérer et organiser leur argent.

On peut classer les gens dans les trois segments suivants :

Trois étapes/segments de la clientèle

SURVIVRE VIVRE CONFORT
Caractère régulier du revenu Revenu imprévisible/inégal Revenu variable Revenu régulier
Ce qu’ils cherchent Répondre aux besoins Satisfaire aux désirs Plus de confort
Principal soucis d’argent Un revenu plus stable Des dépenses planifiées Constituer des actifs
Horizon temporel Aujourd’hui Demain Prochaine génération

(patrimoine)

Activité principale en matière d’argent Recherche de liquidités Gérer les liquidités disponibles Gérer la richesse
Fréquence de décisions Constante – chaque fois que l’argent liquide est disponible Mensuelle

Cycle de budgétisation

Occasionnelle

Planification financière

 

Les personnes de la catégorie « Survivre » ont des revenus imprévisibles ou inégaux. Leur préoccupation est surtout de répondre aux besoins quotidiens. Leurs questions d’argent ont généralement un horizon temporel très court puisque leur objectif est d’assurer la stabilité de leur revenu. Ils sont constamment à la recherche de liquidités et doivent prévoir quoi faire de l’argent chaque fois qu’ils en reçoivent.

Dans le segment « Vivre », les gens ont dépassé le stade de la survie quotidienne et cherchent à satisfaire leurs besoins. Le comportement financier n’est plus axé sur la satisfaction des besoins essentiels, mais sur la satisfaction des aspirations et des dépenses prévues. Le revenu, même si beaucoup moins incertain, peut encore être variable. Ils doivent gérer leurs liquidités disponibles afin de répondre à leurs aspirations et planifient en conséquence, à l’aide de budgets mensuels.

Le segment « Confort » se compose en grande partie de personnes à revenu régulier. Ils cherchent à mener une vie plus commode et accumulent des actifs, en particulier pour leur prochaine génération. Ils font de temps à autre de la planification financière pour s’assurer que les ressources sont affectées à l’acquisition d’actifs afin d’assurer la sécurité de leur patrimoine.

Dans l’idéal, la monnaie digitale devrait être utile pour les trois segments. Toutefois, il se peut qu’il soit moins nécessaire de se concentrer sur le segment « Confort », dans la mesure où ce dernier dispose déjà de solutions adaptées sur le marché qui lui est destiné. Le segment « Confort » peut gérer ses finances à l’aide de produits et services financiers traditionnels, compte tenu de la prévisibilité de son revenu. Par contre, le marché de masse se compose en grande partie des segments « Survivre » et « Vivre » où les revenus sont imprévisibles ou, à tout le moins, variables. L’offre de mobile money doit répondre aux méthodes complexes que les gens des segments « Survivre » et « Vivre » utilisent pour gérer leurs finances.

Nous présentons ci-dessous le profil d’un client que les fournisseurs de services monétaires mobiles devraient être en mesure de cibler s’ils veulent rendre le mobile money pertinent pour le marché de masse.

Exemple de profil de client potentiel :

Ram Mohan est un résident de la banlieue de Noida, en Inde. Il est marié (à Seema) et père de trois enfants. Ram Mohan a fréquenté l’école secondaire et a par la suite commencé à travailler à plein temps. Ses deux plus jeunes enfants fréquentent une école locale tandis que l’aîné fait de la broderie sur tissu. Sa femme travaille comme aide ménagère pour subvenir aux besoins de la famille. Elle fait aussi des travaux de couture le soir. Ram vend des fruits et des légumes pour gagner sa vie. Il a aussi une petite ferme dans son village, où il se rend une fois tous les deux ou trois mois pour s’en occuper. Aucune de ces sources n’offre au ménage un revenu stable.

Il fait partie d’un groupe d’épargne informel (composé de vendeurs de la localité où il tient son magasin). Seema est client d’une IMF opérant dans la région. Elle reçoit des petits prêts de l’IMF.

Ram Mohan possède également cinq poulets et une chèvre. Seema essaie souvent d’économiser de petites sommes d’argent pour acheter des bijoux en or. Elle croit que c’est un excellent investissement. Ram garde une partie de son revenu quotidien chez un fournisseur de biens de grande consommation qui est basé près de chez lui. Cela lui permet de garder une partie de son argent à distance, ce qui l’aide à mettre de l’argent de côté en vue d’épargner un montant plus important dont il a besoin de temps à autre pour payer les frais de scolarité de ses enfants.

Ram Mohan possède un smartphone et utilise fréquemment les services de données. Il est à l’aise avec son smartphone et dispose d’une connexion de données active. Ses enfants accèdent à des applications de médias sociaux comme Facebook et WhatsApp, et utilisent le téléphone pour jouer (Candy Crush Saga) et pour se divertir hors ligne (musique, films, clips vidéo) après avoir téléchargé des fichiers d’un magasin du quartier.

Ram et Seema discutent souvent des moyens d’assurer une certaine stabilité de leur revenu et leurs dépenses. Pour l’instant, ils pensent qu’ils doivent continuer à rassembler diverses sources de revenu pour y parvenir. La diversité des sources de revenu ainsi que les amis et la famille en tant que « filet de sécurité » peuvent aider la famille à traverser tous les chocs financiers auxquels elle pourrait être confrontée.

Ram Mohan est un bon exemple de la clientèle de masse. Il a recours à divers mécanismes pour répondre à ses besoins financiers. Il est également ambitieux et, surtout, il a accès à un smartphone. Pour être pertinent pour Ram Mohan, le mobile money doit lui permettre de gérer ses finances d’une manière personnalisée en tenant compte des façons complexes dont il gère son argent à l’heure actuelle, en utilisant des outils qui lui sont facilement disponibles.

Dans la deuxième partie de la série, nous examinerons plus en détail les mécanismes de gestion financière utilisés par la clientèle du marché de masse.

Quelle est l’utilité de la formation pour les agents ?

Quelle est l’utilité de la formation pour les agents ?

 

Akhand Tiwari, Bhavana Srivastava et Pragya Jain, janvier 2017

La deuxième vague de l’étude « Accélérateur de réseaux d’agents » (Agent Network Accelerator – ANA) de l’Institut Helix au Bangladesh vient de prendre fin. Cette étude, ainsi que plusieurs autres conclusions clés, souligne l’importance de la formation des agents au cours des trois premiers mois. Le rapport d’ANA de 2016 sur le Bangladesh montre que les agents qui reçoivent une formation au cours des trois premiers mois effectuent en moyenne 20% de transactions de plus par jour par rapport à ceux qui n’ont pas reçu de formation. Ces agents gagnent également 27 dollars EU de plus par mois que leurs homologues non formés. Nous avons observé des tendances similaires au Sénégal (2015) et en Ouganda (2015), où des agents formés réalisaient respectivement 33% et 10% de transactions de plus par jour. Les agents au Sénégal et en Ouganda ont également fait état de bénéfices plus élevés.[i] (Voir les figures 1 et 2 ci-dessous)

Ce n’est pas la première fois que nous entendons parler de l’importance de la formation des agents. L’Institut Helix, en partenariat avec la Harvard Business School, a entrepris une analyse économétrique et a constaté que les agents bien informés font preuve d’une meilleure performance lorsqu’ils sont confrontés à de la concurrence et qu’ils reçoivent plus de demande de services. Les agents bien informés, selon l’Institut sont un produit d’une formation initiale et de formations de suivi.

Il est évident que la formation permet à l’agent d’être plus informé et, par conséquent, fait de lui le choix préféré des clients, mais la formation a-t-elle une influence au-delà des connaissances de l’agent ? Un agent qualifié n’est-il pas également plus motivé à développer et améliorer son activité ? La formation change-t-elle autre chose pour l’agent ?

Des données récentes sur le Bangladesh (2016), le Sénégal (2015) et l’Ouganda (2015) illustrent un récit assez intéressant de ce que la formation pourrait éventuellement apporter aux agents.

La formation joue sur le respect des règles[ii]

Nous constatons que les agents formés au cours des trois premiers mois suivant le démarrage de leur activité d’agent sont plus susceptibles de se conformer aux règles, en affichant les tarifs, les numéros des services qui traitent les réclamations/doléances, les numéros des centres d’appels, ainsi que l’identification unique ou le certificat du fournisseur (Figure 3).  Chose intéressante, la performance des agents qui respectent les règles sont meilleures pour la plupart par rapport à ceux qui ne les respectent pas.

Puisque le nombre de transactions effectué par les clients auprès d’un agent donné est essentiellement fonction de la confiance des clients dans le service et dans l’agent, nous supposons, au vu des conclusions ci-dessus, que la formation dispensée au cours des trois premiers mois est un facteur important en cela qu’elle permet aux agents de se conformer davantage, et donc de susciter plus de confiance au niveau du client.

Le fait de respecter les règles améliore « l’apparence et l’impression » produits par un point de vente et contribue à créer un sentiment de légitimité qui renforce la confiance de l’agent et du client. On peut donc dire que cela permet d’améliorer les services client en amenant les agents à mieux se concentrer sur le client, ce qui peut aider à renforcer la confiance entre l’agent et le client et à améliorer l’expérience client.

Il y a beaucoup de chances qu’un agent qualifié qui affiche les tarifs ou qui affiche son certificat gagne la confiance de ses clients parce qu’il fait preuve de transparence, un facteur qui joue sur sa performance. La confiance que gagne un agent permet en fin de compte de renforcer la confiance des clients dans les services financiers digitaux, sachant que la perte de confiance du à des informations inadéquates est un risque fondamental pour les services financiers digitaux.

La conclusion logique de la conformité des agents par rapport à l’aspect extérieur du point de vente est leur mode opératoire dans le cadre de la gestion du point de vente. Un agent en règle sera plus enclin à suivre les instructions/suggestions des fournisseurs pour la gestion de la liquidité et le rapport avec les clients. Un agent en règle sera donc plus pragmatique dans la gestion de la liquidité (élément essentiel pour les services financiers digitaux) afin d’éviter le plus possible l’obligation de décliner des transactions pour manque de liquidité ; il sera plus proactif en aidant les clients lorsque ces derniers rencontrent des difficultés.

Où nous mène cette hypothèse ?

Les données actuelles offrent une preuve empirique préliminaire de l’hypothèse : « formation des agents > plus de conformité > plus grande confiance > plus de transactions ». Néanmoins, elle offre la possibilité d’interconnexions plus nuancées, peut-être, des changements que la formation peut apporter et/ou d’autres paramètres qui affectent la conformité, la confiance des clients et le nombre de transactions. Des données supplémentaires nous aideront à comprendre et explorer ces nuances et ces interconnexions, mais pour le moment nous voyons une théorie claire qui identifie les changements subis par un agent du fait de sa formation. Nous suivrons avec intérêt les preuves qu’apporteront la suite des recherches ANA pour évaluer comment cette hypothèse pourrait être étayée davantage.

 

[i] Pour le Sénégal et l’Ouganda, les chiffres des bénéfices ne sont pas statistiquement significatifs

[ii] La conformité est mesurée par l’affichage des tarifs, de l’identité de l’agent, du numéro des services qui traitent les doléances, du numéro du centre d’appel, du logo du fournisseur, des couleurs du fournisseur, etc., et la performance est mesurée par les transactions ainsi que la rentabilité des agents

Nous savons que la formation peut ne pas être la seule cause d’une meilleure conformité. Les visites de suivi de la part du fournisseur, par exemple, sont également susceptibles d’affecter la conformité des agents. La conformité n’est probablement pas le seul facteur qui renforce la confiance des clients dans le domaine des services financiers digitaux. La fiabilité du service, par exemple, influence également la confiance du client. De même, des facteurs externes, tels que le marketing ATL et BTL de la part du fournisseur, contribuent également à la confiance du client dans les services financiers digitaux.