Retour sur vingt ans d’analyse du marché

Retour sur vingt ans d’analyse du marché

Akhand TiwariParul et Rahul Ganguly, janvier 2019

MSC est née il y a 20 ans au cœur de l’Afrique, dans le cadre du projet MicroSave en Ouganda. C’était en 1998. À l’époque, le secteur de la microfinance se concentrait quasi exclusivement sur le microcrédit, et comme son nom l’indique, MicroSave a vu le jour dans le souci de remédier à cette situation.

Au début, nous nous sommes inspirés de Stuart Rutherford, ainsi que d’approches élaborées dans les Philippines. Nous avons réalisé des études de marché pour mieux cerner les opportunités et les problèmes du point de vue des clients. Cela a constitué le point de départ de notre approche « axée sur le marché », qui caractérise notre activité de conseil et a permis de révéler les importants problèmes sous-jacents du modèle de microcrédit qui dominait le marché ougandais de l’époque – problèmes auxquels nous avons entrepris d’apporter des solutions.

Jusqu’en 2000, MSC s’est concentrée sur des études de marché tournées vers la demande en Afrique de l’Est et en Afrique australe. Nous avons formé des centaines de personnes dans le monde entier à notre approche « Market Research for MicroFinance » (MR4MF : études de marché pour la microfinance), un précurseur de ce qui est maintenant appelé la conception centrée sur l’humain. Après le premier bilan de mi-parcours, notre travail a évolué pour couvrir à la fois l’offre et la demande. Nous avons collaboré avec des leaders du secteur pour mettre au point des boîtes à outils et des contenus de formation sur 35 aspects différents de la gestion des IMF et des établissements bancaires.

Nous avons travaillé avec une vingtaine de prestataires de services financiers parmi les plus importants de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique australe pour réorienter leur activité vers une approche davantage centrée sur le client ou « axée sur le marché ». Nous avons aidé Equity Building Society à passer de 109 000 clients au Kenya à une banque cotée en Bourse qui sert aujourd’hui 12 millions de clients dans toute l’Afrique de l’Est sous l’enseigne Equity Bank. Dans le cadre de nos interventions croissantes dans la finance digitale, nous avons également siégé au comité de pilotage d’Equity et participé aux premiers essais de M-Pesa.

En 2006, nous avons connu une nouvelle poussée de croissance lorsque nous avons transféré les enseignements et les réussites de notre expérience en Afrique vers l’Inde. Dans les deux années qui ont suivi, nous nous sommes développés au Sri Lanka, au Bangladesh, aux Philippines, en Indonésie et au Népal, ajoutant pays après pays à la liste de nos interventions. Nous avons élargi le champ d’application de nos connaissances et conseils de pointe à un éventail diversifié d’intervenants. Dans les années qui ont suivi, nous avons étendu notre activité à de nouveaux secteurs et services pour inclure, entre autres, les services financiers digitaux et le financement de l’énergie, le logement, l’eau et l’assainissement, tout en continuant de nous concentrer sur les catégories de population à faibles revenus.

À partir de 2013, MicroSave a commencé à intervenir dans le domaine de l’inclusion financière, du versement des prestations sociales (ou paiements « G2P », de l’anglais « government to person » : de l’État vers les personnes) et des conditions de l’inclusion sociale en Inde. Nous avons commencé par élaborer une méthodologie d’évaluation de l’état de préparation des districts pour la mise en place de paiements G2P, ce qui a permis aux pouvoirs publics de déterminer l’ordre de priorité de lancement des programmes G2P. Nous avons travaillé sur le programme de garantie de l’emploi rural (MGNREGA), les programmes d’assurance sociale et plusieurs programmes de subventions (GPL, produits alimentaires, kérosène, engrais).

Le travail que nous réalisons depuis des années bénéficie aujourd’hui à près de 850 millions de personnes, avec des flux de subventions qui s’élèvent à environ 71 milliards de dollars par an. Nous avons aussi travaillé sur le plus grand programme d’inclusion financière dans le monde : PMJDY, et contribué à l’harmonisation des procédures de vigilance à l’égard des clients (« KYC », de l’anglais know-your-customer) pour améliorer l’inclusion financière. Cela nous a permis de renforcer notre expertise en matière de conception de politiques publiques, d’identité digitale, de technologies digitales, d’essais pilotes de programmes sociaux et de KYC.

En 2016, nous avons transféré ces enseignements en Indonésie, participant à l’essai pilote d’un nouveau programme de subventions en espèces appelé Bantuan Pangan Non Tunai (BPNT). Nous travaillons aujourd’hui au développement de ce programme. Nous avons également participé à la réalisation d’un essai pilote visant à exploiter le système d’identité numérique « NIK » en Indonésie pour accélérer le rythme de l’inclusion financière grâce à la vérification en ligne de l’identité des personnes (e-KYC).

Aujourd’hui, nous nous enorgueillissons toujours de nos analyses pertinentes qui s’appuient sur une connaissance approfondie du contexte commercial et socio-culturel de nos marchés. Cependant, nous ne sommes plus la petite société d’études de marché de niche qui a fait ses premiers pas il y a bien longtemps dans un bureau partagé de l’Ouganda. Nous nous sommes développés pour devenir une organisation largement reconnue au sein de la communauté internationale du développement. Le nom MicroSave représente aujourd’hui un volume énorme de connaissances accumulées depuis deux décennies sur le mode de vie des personnes à faibles revenus. Le moment est venu de faire une pause pour réfléchir au chemin parcouru depuis 1998 et à la manière de passer à l’étape supérieure, car il reste encore beaucoup de travail à faire.

Le monde du développement dans lequel nous exerçons notre activité est en perpétuelle évolution. MicroSave a besoin de mieux se préparer à cet environnement qui ne cesse de se transformer. Nos horizons se sont élargis et le moment est venu de viser plus haut. Il nous faut pour cela une marque plus forte et plus cohérente, surtout au moment où notre équipe s’élargit pour couvrir de multiples territoires. Le moment est venu de renouveler notre identité.

Cette nouvelle identité doit s’inscrire dans la lignée du nom MicroSave qui a fait ses preuves, tout en faisant ressortir l’expertise considérable que nous continuons d’accumuler dans le secteur du développement.

Voici donc la nouvelle appellation de MicroSave : MSC, pour « MicroSave Consulting ». Après avoir examiné plusieurs options, nous avons conclu que MSC était un choix naturel, qui suscitait un attachement profond de la part de nos collaborateurs. L’enseigne MSC reste fidèle à notre héritage tout en nous offrant un cadre plus large pour toucher une base de clientèle qui est en train de se diversifier. Nous préférons utiliser l’acronyme MSC au lieu de MicroSave Consulting, car il est plus facile à mémoriser.

Ce nouveau nom s’accompagne d’autres changements dans notre charte graphique, nos principes de design et nos lignes directrices de communication. Nos nouvelles couleurs reflètent notre garantie de qualité, notre souci des autres, notre créativité et notre volonté profonde de mener à bien notre mission.

Avec ces changements, MSC a pour ambition d’atteindre plusieurs jalons importants. Nous souhaitons consolider notre identité en tant que jeune société de conseil multisectorielle et multidirectionnelle. Nous souhaitons étendre notre approche « axée sur le marché » aux différents aspects de la vie des personnes à faibles revenus. Notre travail couvre désormais l’éducation, la santé, l’emploi, les changements climatiques, l’eau, l’assainissement, l’énergie, le genre, la jeunesse et les réfugiées, entre autres.

Cette nouvelle identité reflète notre émergence en tant que partenaire de conseil de pointe qui vous apporte passion, réflexion originale, expertise et un large éventail de points de vue issus de différentes cultures. Nous renforcerons ainsi notre identité en tant que « spécialiste local de l’inclusion financière dans le monde ». Nous espérons que vous continuerez à nous apporter votre soutien en tant que clients ou bienfaiteurs et vous invitons à vous joindre à nous pour écrire l’avenir de MSC !

 

MSC est une société de conseil spécialisée qui travaille avec les acteurs des écosystèmes de services financiers pour apporter des améliorations durables à leur performance et créer de la valeur à long terme. Nous avons été au cœur de la révolution de la finance digitale depuis que nous avons participé aux essais pilotes de M-PESA et conseillé Equity Bank en matière de stratégie, de produits, de réseaux d’agents et de paiements groupés. Nous travaillons aujourd’hui avec les pouvoirs publics et les principales banques, sociétés de télécommunications et prestataires de services de l’ensemble de l’Asie et de l’Afrique.

Chez MSC, nous offrons des services de conseil stratégique et opérationnel qui permettent à nos partenaires d’innover et de réussir sur un marché en pleine expansion. Nous vous aidons à mieux comprendre vos clients, leurs besoins, leurs perceptions, leurs aspirations et leur comportement pour vous aider à tirer le meilleur parti de l’opportunité digitale, à répondre au marché de masse et à assurer l’avenir de votre entreprise.

 

Le projet pilote M-PESA de Safaricom

 

 Le projet pilote M-PESA de Safaricom

 

David Cracknell, mai 2015

Le succès de M-PESA s’explique par de nombreux facteurs, notamment le fait que Safaricom détenait une position dominante sur le marché kenyan de la téléphonie mobile, qu’il s’agissait déjà d’une marque de confiance bien connue, que le régulateur a permis à un opérateur de réseau mobile au Kenya d’offrir des services financiers digitaux et que le Kenya avait déjà un niveau élevé d’alphabétisation et de couverture mobile.

Safaricom a innové en s’appuyant sur les mécanismes de gestion de banque à distance et a rapidement tissé des liens avec le secteur bancaire pour faciliter la gestion du fonds de caisse. En effet, on a déjà beaucoup écrit sur les conditions ayant permis le succès de Safaricom, et on pourrait en écrire davantage[1]. Cependant, l’un des facteurs de succès les moins reconnus a été l’essai pilote minutieux du produit M-PESA. Cela s’est déroulé sur une période de dix-huit mois avant le lancement commercial de M-PESA en 2007.

L’essai pilote dans le cadre de services financiers n’a pas la même signification pour tout le monde. Il est donc important de faire la différence entre un essai pilote d’un point de vue technique ou systémique et un essai pilote opérationnel. Un test des systèmes est utilisé pour s’assurer que tous les systèmes sont opérationnels et fonctionnent comme prévu. Un essai pilote interne limité fait appel à des membres du personnel pour tester la fonctionnalité du produit à un faible niveau d’utilisation. Dans le cadre d’un essai pilote opérationnel d’une durée limitée, le produit est testé auprès de clients réels, dans une zone géographique définie.

Contrairement à certaines perceptions, M-PESA n’était pas le premier produit de paiement mobile. Il existait déjà d’autres produits d’opérateurs aux Philippines et en Zambie depuis des années et qui, à l’époque, étaient considérés comme ayant réussi. Safaricom aurait pu simplement copier Celpay en Zambie, ou Smart ou G-Cash aux Philippines. Il ne l’a pas fait. Au lieu de cela, il a choisi de développer un produit opérant au sein d’une institution de microfinance, Faulu Kenya. L’intention était de permettre à l’institution de microfinance d’accepter des remboursements de prêts par le biais de paiements mobiles. L’essai pilote a eu lieu à Mathare, un bidonville de Nairobi, et à Thika, une ville située à 50 km au nord de la capitale.

Lors de l’élaboration de ses systèmes, Safaricom a effectué des tests internes auprès du personnel pour vérifier les systèmes et la technologie, puis des tests avec un petit nombre d’opérateurs du marché à Nairobi pour tester l’interface et les modèles d’utilisation. Cependant, un essai pilote plus long a été mis en place pour étudier soigneusement les problèmes opérationnels, telles que l’adoption – ce produit pourrait-il être utilisé par les personnes ayant un niveau d’éducation et d’alphabétisation relativement faible – comme c’était plus souvent le cas  à Mathare ? Dans le cadre de l’essai pilote, Safaricom a fourni des modèles de telephones simples à des groupes sélectionnés de clients de Faulu Kenya. Les équipes de Faulu Kenya, de Safaricom et de MicroSave (aujourd’hui MSC) ont enseigné aux membres du groupe comment utiliser M-PESA et, dans de nombreux cas, comment utiliser leurs nouveaux téléphones. Le travail était lent mais important. L’essai pilote a révélé l’importance des éléments suivants :

  1. La simplicité : les utilisateurs avaient besoin de menus très simples sur leur téléphone. Les menus ont été simplifiés et testés à nouveau.
  2. Le materiel de communication : l’utilisation du produit a été expliquée aux clients de Faulu à l’aide d’images simplifiées.
  3. Le modèle du telephone : le produit devait marcher avec les modèles de telephones disponibles les plus simples pour pouvoir atteindre le marché de masse.

Le test s’est poursuivi. L’équipe de Safaricom s’est ensuite tourné vers des agents de développement par l’intermédiaire desquels les clients de Mathare ou de Thika pouvaient ajouter de la valeur à leur produit. Un nombre limité d’agents ont été sélectionnés. On a constaté que les agents étaient très importants pour expliquer le produit aux clients, mais qu’ils avaient aussi besoin d’aide. Une ligne d’assistance téléphonique a été créée, et une liste de questions fréquemment posées a été élaborée et testée, ce qui a permis de tirer les leçons suivantes :

Soutien aux agents

Les agents ont besoin d’une formation et d’un soutien attentifs pour être efficaces. Il faut les encourager à faire partie du mécanisme de communication avec les utilisateurs actuels et potentiels.

Safaricom a soigneusement étudié les données de l’essai pilote. Des transactions inhabituelles ont été observées et l’équipe d’essai pilote a ensuite effectué un suivi auprès de chaque client afin de comprendre la motivation des transactions. On a vite constaté que certains clients venant de Thika à Nairobi utilisaient M-PESA pour garder leur argent en sécurité ; d’autres clients transféraient de la valeur entre eux, parfois pour faciliter le remboursement de prêts ou pour régler des dettes personnelles. MSC a organisé des groupes de discussion et ce que l’on appellerait désormais des séances de conception centrées sur l’être humain pour comprendre les « cas d’utilisation » que les clients des essais pilotes avaient trouvés.

Valeur pour le client

On ne pouvait pas présumer la valeur de M-PESA pour les clients de Safaricom. Toutefois, il a pu être observé et, une fois observé, il a pu être communiqué aux clients.

Pour Faulu Kenya, l’essai pilote M-PESA était également très important. Il a démontré qu’il ne serait pas facile d’utiliser le mobile money pour rembourser des prêts. Faulu Kenya disposait d’un système manuel de tenue des registres, qui fonctionnait pour eux depuis de nombreuses années. Cependant, contrairement aux attentes,  M-PESA n’a pas réduit le niveau de tenue des dossiers requis ; il a augmenté la charge de travail du président, du trésorier et du secrétaire du groupe, pour de  multiples raisons.

Premièrement, tous les clients ne rembourseraient pas leurs prêts par l’intermédiaire de M-PESA, d’où la nécessité de tenir deux séries de registres comptables et de faire le rapprochement. Deuxièmement, au cours de l’essai pilote, les clients ont repris leurs pratiques habituelles consistant à rembourser leurs prêts par l’intermédiaire de tierces personnes – en l’occurrence, des lignes M-PESA d’autres membres du groupe, créant ainsi un besoin d’écritures supplémentaires au back office. Troisièmement, en cas d’erreurs commises par des membres du groupe lors du transfert, il fallait créer un compte d’attente pour enregistrer des opérations comptables et le solder par la suite.

Formation des clients

Pour effectuer des remboursements par le biais du mobile money, il a fallu élaborer des formations pour les clients, et aussi réexaminer et concevoir de nouvelles procédures pour appuyer le remboursement des prêts.

Au fur et à mesure de l’avancement de l’essai pilot et une fois les difficultés rencontrées par Faulu Kenya constatées, Safaricom s’est rendu compte que l’analyse de rentabilisation des agents serait difficile à soutenir par le seul remboursement des prêts, mais que dans le contexte kenyan, les transferts de fonds entre personnes étaient très intéressants. C’était particulièrement le cas des familles séparées où les enfants vivaient et travaillaient en milieu urbain tandis que les parents vivaient en milieu rural. C’est ainsi qu’est né le message de lancement de Safaricom : « Envoyez de l’argent à la maison ».

Proposition de valeur pour le client

Une proposition de valeur pour la clientèle de base doit être élaborée et expliquée en des termes adaptés à ce segment de marché.

Au fur et à mesure que l’essai pilote se poursuivait, Safaricom a découvert que les agents étaient confrontés à un certain nombre de problèmes, dont le besoin de détenir suffisamment de fonds de caisse pour que les transactions puissent avoir lieu et le besoin de formations continues. L’équipe M-PESA a donc commencé à mettre au point des mécanismes de suivi des agents, y compris des mécanismes empiriques pour évaluer la liquidité requise en fonction des volumes de transactions dans l’endroit concerné. Ils ont appris que les agents pouvaient régler le problème de fonds de caisse en s’envoyant de l’argent l’un à l’autre, et ont donc exigé que les agents présentent une demande collective.

Suivi des agents

Il est extrêmement important d’apporter un suivi aux agents et d’élaborer des mécanismes pour les aider à gérer leur fonds de caisse.

Comme on peut le constater à la lumière des leçons apprises, l’essai pilote a été vital pour Safaricom à de nombreux égards. Cela lui a permis de développer sa proposition de valeur client et de communiquer cette proposition aux clients potentiels dans un langage clair, concis et accessible.

Il a révélé l’importance des agents dans les communications avec les clients, tout en permettant à Safaricom de développer et de tester les mécanismes de soutien nécessaires au déploiement du produit. Il a mis en évidence les difficultés liées à l’utilisation de la boîte à outils SIM – telles que l’impossibilité de sélectionner le bénéficiaire dans les carnets d’adresses des téléphones des clients, ce qui a conduit à un réaménagement.

Cependant, la valeur et l’importance des tests opérationnels et de l’apprentissage actif des leçons décrites n’ont malheureusement pas été pleinement et immédiatement reconnues par ceux qui cherchent à rééditer le succès de M-PESA.

C’est ce qui ressort clairement des déploiements ultérieurs de M-PESA dans d’autres pays desservis par Vodafone, tels que l’Afghanistan où la proposition de valeur pour le client, laquelle avait connu du succès, portait sur le paiement des salaires à distance. La tentation pour Vodafone, et pour bien d’autres par la suite, était de penser qu’une fois « la solution » découverte au Kenya, elle pourrait être reproduite dans son intégralité et presque universellement sur tous les marchés. Il s’est avéré que ce n’est pas le cas. Cette incapacité à faire la différence entre les principes du mobile money et les pratiques propres au marché continue de limiter son succès.

En outre, si les caractéristiques extérieures des produits peuvent être et sont facilement répliquées, les mécanismes de gestion qui sous-tendent le succès des opérations de mobile money ne s’apprennent que progressivement.  Le projet « Accélérateur de réseaux d’agents » (Agent Network Accelerator – ANA) de l’Institut Helix est conçu pour améliorer l’apprentissage et la documentation de ces mécanismes. Les essais pilotes demeurent aussi pertinents pour le lancement de services financiers digitaux aujourd’hui qu’ils l’ont été pour Safaricom lors du lancement de M-PESA.

[1] Voir par exemple : Why M-Pesa Outperforms Other Developing Country Mobile Money Schemes ; Why M-Pesa is Hugely Successful in Kenya and Less so Elsewhere et M-PESA: Mobile Money for the “Unbanked” Turning Cellphones into 24-Hour Tellers in Kenya

Le crédit digital : une solution miracle ?

Le crédit digital : une solution miracle ?

 

Graham A.N. Wright, novembre 2017

Depuis le lancement de M-Shwari en 2012, l’environnement de l’offre de crédit digital s’est considérablement élargi, avec une demande grandissante de la part des PME et des consommateurs de petits prêts. Cependant il reste de nombreux défis auxquels les prestataires devront répondre s’ils veulent faire du crédit digital une réussite, dont la nécessité de créer des produits adaptés et de comprendre les consequences potentielles de leur utilisation. Cette présentation a été délivrée par Graham Wright, directeur général de MSC, lors d’un webinaire organisé par l’Observatoire des services financiers digitaux (DFS Observatory) en novembre 2017 à l’Université de Colombia. Dans sa présentation, il s’appuie sur l’expérience du Kenya, de l’Ouganda et de l’Inde.

Relever les défis liés au crédit digital compte tenu des vulnérabilités spécifiques aux segments de clientèle

Relever les défis liés au crédit digital compte tenu des vulnérabilités spécifiques aux segments de clientèle 

Olivia Obiero et Wanjiku Kiarie, septembre 2019

Stanley est un commerçant de 35 ans qui vend des chaussures d’occasion dans l’un des plus grands marchés de plein air de Nairobi. Il réalise suffisamment de bénéfices pendant les heures d’affluence qu’il réinvestit souvent dans son commerce. Parfois, en cas de baisse et d’irrégularité des profits, Stanley a besoin d’une ligne de crédit pour rester à flot. Il emprunte, en moyenne 300 USD par mois auprès des institutions de crédit digital pour reconstituer son stock. Il rembourse ses prêts à temps pour éviter une réduction de sa limite de prêt et un fichage négatif.

Stanley n’est que l’un des nombreux emprunteurs digitaux qui ont réussi à améliorer leurs moyens de subsistance grâce au crédit digital. Sept ans après l’émergence de ce genre de crédit, près de 6 millions de Kenyans ont soit utilisé le service ou continuent de l’utiliser. Cependant, la question demeure : le crédit digital est-il suffisamment répandu pour aider tous les Kenyans qui ont besoin d’un crédit instantané ? Pour répondre à cette question, nous avons interrogé un échantillon de 50 emprunteurs digitaux et utilisé notre approche « Market Insights for Innovation and Design (MI4ID) » afin de recueillir des informations sur l’utilisation du crédit digital, les comportements spécifiques à certains segments de clientèle, l’adéquation de la protection des clients et de la connaissance des produits.

Notre recherche a essentiellement porté sur les segments de clientèle négligés, comme l’indique le rapport Digital credit in Kenya: evidence from demand-side surveys. Dans le tableau 1, nous explorons certaines des caractéristiques et certains des défis de ces segments de clientèle qui ont donné lieu à des taux d’absorption allant de faibles à modérés. Ces segments de clientèle utilisent près de la moitié du montant total emprunté pour leurs besoins de consommation.

Pour que le crédit digital puisse être au service des couches marginalisées, il serait bon que les prêteurs envisagent quelques-unes des options énumérées ci-dessous :

Une conception appropriée du produit

Il est important d’adopter une approche centrée sur le client (voir figure 1) pour élaborer des produits de crédit digitaux utiles pour la majorité des couches sociales. Cela permettrait d’éviter davantage l’exclusion des couches telles que les paysans et les femmes micro entrepreneures. Notre approche MI4ID part du principe que l’élaboration de produits va au-delà du processus traditionnel. Cette approche intègre les principes de l’économie comportementale et de la conception centrée sur l’être humain. À MicroSave Consulting (MSC), nous pensons que l’élaboration de produits doit être un processus à deux volets : tout d’abord celui de la génération d’informations sur le marché, et ensuite celui de l’innovation et de la conception.

Les fournisseurs qui opèrent déjà à grande échelle devraient s’investir davantage dans une segmentation plus granulaire de la clientèle et adapter leurs produits et services de façon appropriée. Cependant, certains acteurs de niche tels que DigiFarm, Apollo Agriculture, et AfriKash, qui s’efforcent de réaliser cet objectif, méritent un meilleur appui.

Encadré 1 : Le cas de DigiFarm

En 2017, DigiFarm, une solution agricole élaborée par Safaricom, est entrée en partenariat avec FarmDrive pour élaborer et lancer un produit de prêt avec des conditions flexibles de remboursement allant de 30 à 120 jours.  En  date de mai 2019, DigiFarm avait déjà enregistré sur la plateforme plus d’1 million de petits fermiers qui ont accès au crédit digital et reçoivent des prêts en espèce.


Une utilisation de canaux digitaux économiques pour communiquer avec les couches vulnérables

En matière d’implication des clients, certaines couches sociales, telles que les populations rurales ne trouvent pas les réseaux sociaux très intuitifs, préférant une interaction humaine. Les fournisseurs devraient inclure au moins un canal qui offre un contact humain plus concret. Par exemple, un numéro de service client introduit un élément humain qui pourrait être utilisé pour le marketing et la collecte des remboursements de prêts.

Un marketing de produits servant d’outil d’éducation pour les emprunteurs digitaux

Comme le montre la figure ci-contre, presque tous les prêteurs digitaux envoient des messages de marketing émotionnels aux clients potentiels dans le but de les persuader de contracter des prêts.

Cependant le niveau de capacité financière de certaines couches de clientèle telles que les jeunes et les travailleurs occasionnels, est faible. Ils sont facilement influencés pour souscrire des prêts digitaux. Pour encourager l’usage responsable des prêts digitaux et la facilitation de taux de remboursement plus élevés, les fournisseurs peuvent introduire un contenu éducatif dans leurs stratégies de marketing.

 

Encadré 2 : le cas de Pezesha

Pezesha est une plateforme digitale entre pairs conçue à l’intention des emprunteurs à faible revenu au Kenya. Ses clients disposent d’un portefeuille de données leur permettant de créer et de stocker leur profil digital ; ils peuvent l’utiliser pour accéder au crédit auprès de prêteurs formels. La plateforme s’emploie également à l’éducation financière dans le but de promouvoir et d’encourager des pratiques financières responsables et l’usage du crédit parmi les emprunteurs digitaux. Grâce à sa solution, Patascore, la société propose des contenus d’éducation financière portant sur divers domaines, tels que l’épargne et les investissements, la gestion efficace de la dette, les moyens d’améliorer la cote de crédit, les centrales des risques et leur rôle. Lorsqu’un emprunteur se voit refuser un prêt, il reçoit des conseils sur la manière d’améliorer ses scores et de présenter une nouvelle demande à une date ultérieure.

En l’espace de sept ans seulement depuis l’avènement du crédit digital au Kenya, le secteur a démontré son énorme potentiel à servir les couches de clientèle marginalisées. L’élaboration de produits plus adaptés par les fournisseurs peut être le signe manifeste d’un formidable pas en avant vers l’inclusion financière de ces couches.

Pour lire notre rapport sur l’environnement du crédit digital au Kenya, cliquez ici. Ce rapport évalue les progrès et les difficultés du secteur et formule des recommandations pour une offre de crédit digital plus responsable. Il présente un rapport d’étude et une note de réflexion stratégique pour analyser l’évolution de l’écosystème du crédit digital au Kenya.

L’équilibre entre le biais cérébral gauche-droit dans les processus de la conception axée sur l’utilisateur

L’équilibre entre le biais cérébral gauche-droit dans les processus de la conception axée sur l’utilisateur

Premasis Mukherjee et Akhand Tiwari, décembre 2015

Le biais cérébral gauche-droit dans l’élaboration des produits

Les lobes gauche et droit de notre cerveau traitent différemment les informations. Le lobe droit traite les informations d’une manière intuitive, non-verbale et simultanée alors qu’il semble que le lobe gauche les traite de façon analytique, verbale et séquentielle. Ainsi, la créativité et les idées novatrices sont attribuées au lobe droit, tandis que le lobe gauche est considéré comme le centre du raisonnement logique et analytique. 

Sur le plan de la conception de produit la tendance des institutions et investisseurs est de se concentrer sur la logique commerciale et l’analyse des performances, alors que les chercheurs et les concepteurs pour leur part favorisent la créativité et l’innovation. Les partisans du lobe droit affirment qu’en donnant une trop grande primauté à l’angle commercial on limite les idées créatrices et révolutionnaires. Cependant force est de constater que de nombreux produits magnifiquement conçus deviennent rapidement des « produits orphelins » dans les établissements d’exécution puisque les chefs d’entreprise ne sont pas convaincus que les concepteurs ont suffisamment pris en compte leurs réalités commerciales. Souvent les enjeux de la conception des produits tournent autour du conflit entre ces biais du cerveau gauche et du cerveau droit. Une étude de marché et une conception centrée sur l’utilisateur perdent en partie leur pertinence lorsque d’excellentes idées de produits sont abandonnées par l’établissement. Nous attribuons cette défaillance au fait que personne ne s’intéresse vraiment au problème du biais gauche-droite. Dans ce blog, nous discutons de l’approche « Market Insights for Innovation and Design (MI4ID) » de MicroSave Consulting (MSC) de la distillation du concept et de la façon dont ce problème est abordé dans le processus de l’élaboration de produits.

Approche MI4ID 

Au cours de la dernière décennie MSC a élaboré plus de 200 produits financiers à travers le monde sur la base d’une recherche approfondie en ce qui concerne les besoins, les aspirations, les préférences et les comportements des clients. Le processus adopté par MSC pour l’élaboration de produits met autant l’accent sur l’innovation que sur les priorités stratégiques des organisations d’exécution. Nous considérons le processus d’élaboration de produits comme une démarche à deux volets : le volet recherche d’informations sur le marché suivi de celui d’innovation et de conception. Ces deux champs interdépendants présentent des caractéristiques uniques qui demandent une expertise spécifique. Tandis que les chercheurs et les économistes comportementaux peuvent avoir d’excellentes idées sur les types de comportement des utilisateurs potentiels, il est nécessaire d’avoir une certaine expertise en matière de réflexion créatrice pour transformer ces idées en concepts novateurs et uniques. Il est donc important de distiller davantage, par une analyse minutieuse  de la stratégie et des priorités commerciales de l’institution d’exécution, ces idées originales pour en tirer des concepts de produits adaptés aux besoins des entreprises. C’est là le nœud de tout processus d’élaboration de produits, où différents experts, économistes comportementaux, concepteurs et stratèges d’entreprise, réfléchissent ensemble pour produire des idées à la fois novatrices et économiquement judicieuses.  

De la génération à la distillation de concept

Les chercheurs en sciences du comportement utilisent souvent la cartographie comportementale pour produire des idées qui sont portées devant un atelier de génération de concept (également appelé atelier de « génération d’idées » ou de « brainstorming »). Avec des techniques de co-conception et de brainstorming participatives, le concepteur recueille les idées des participants pour produire un éventail de « solutions » qui répondent à ces idées comportementales. En d’autres termes, les participants génèrent des concepts ou des idées permettant de surmonter les goulots d’étranglement comportementaux qui entravent le comportement souhaité. L’atelier de distillation de concepts de MSC suit les étapes suivantes :

  1. La sélection d’un bon mélange de participants : contrairement à la pratique courante où on n’utilise que des concepteurs créateurs et des théoriciens du design en matière de conception, nous recommandons vivement pour l’atelier de génération de concepts un mélange de cadres supérieurs et intermédiaires, de chercheurs et de concepteurs. Non seulement cela favorise une réflexion stratégique, mais également crée un sentiment « d’appropriation » chez les cadres, et facilite l’adoption du produit par l’établissement.
  2. La génération d’idées neutres : pour éviter des préjugés commerciaux et sectoriels au cours de la génération d’idées, nous démarrons l’atelier par la neutralisation des informations issues du secteur en question. Par exemple, au lieu de demander aux participants de réfléchir sur une question du genre : « Comment pourrions-nous convaincre le réseau de distribution de  vendre de l’assurance ? » Nous disons plutôt : « Comment pouvons-nous aider et encourager un réseau à vendre des produits immatériels ? »
  3. La génération de concept : au cours de cette phase nous facilitons la proposition de plusieurs « idées » ou solutions en relation avec les informations recueillies sur le marché. A cette étape la créativité est d’une importance suprême et aucune idée n’est considérée comme mauvaise ou irréalisable. Toutes les idées (même les plus dérisoires) sont jugées comme des contributions valables.
  4. Le recensement des affinités : les idées générées à l’étape 3 sont ensuite classées dans des groupes étroitement apparentés. Le regroupement des idées, facilité par le coordinateur de l’atelier, ne suit aucun critère prédéfini. Une fois le recensement des affinités d’une idée (ou de la question : « comment pourrions-nous ») terminé, le coordinateur passe aux autres idées suivant le même processus. 
  5. La mise au point de l’optique stratégique : les activités, jusqu’à la dernière étape, sont essentiellement axées sur la prédominance du lobe droit à savoir la réflexion créatrice et intuitive autour de solutions uniques. Avant de procéder plus loin, nous introduisons à cette étape la logique du lobe gauche c’est-à-dire les priorités commerciales et les critères de performance. En général toute recherche commence par une analyse environnementale du contexte commercial de l’organisation. Les informations recueillies à cet égard sont principalement utilisées pour concevoir le plan de recherche à suivre pendant la collecte des informations sur le marché. Toutefois elles sont également utilisées par les participants pour se pencher sur les priorités stratégiques de l’établissement concerné. Les participants reçoivent un résumé d’informations sur trois aspects à savoir : l’analyse FFOM de l’organisation, la motivation des parties prenantes et la nature de la demande de la clientèle. Ces informations permettent aux participants de formuler des priorités et des orientations stratégiques en vue de l’élaboration du produit. Cet exercice permet de produire une liste sommaire des priorités de l’organisation, aussi appelée « perspective stratégique ». Il est important de noter que cette session sur la stratégie est animée par des experts de secteur de MSC et non par des chercheurs/concepteurs. Cette intervention unique permet aux concepteurs d’apprécier la logique commerciale et d’introduire le raisonnement du lobe gauche dans le processus de conception.
  6. Le choix des solutions : l’étape logique suivante consiste à choisir l’idée (idées) la plus séduisante et la plus réalisable pour la planche à dessin, où un prototype à basse fidélité sera esquissé. Munis de la perspective stratégique, les cadres-gestionnaires et les concepteurs choisissent ensemble des « idées » parmi celles qui figurent sur les listes d’affinité de l’étape 4, pour ainsi réduire la possibilité de tout reprendre ultérieurement en cas de conflit entre les « idées novatrices » et les priorités commerciales. L’astuce, dans tous les cas, se trouve dans la gestion du processus. La distillation de concept doit donner lieu à de nombreuses idées novatrices et révolutionnaires tout en éliminant des idées qui sont stratégiquement irréalisables. 
  7. Les 8 P : les idées choisies pendant l’étape précédente sont ensuite classées dans un diagramme de marketing « 8P ».1 Les participants répartissent les solutions choisies dans les P appropriés du diagramme plutôt que de les mettre dans un même panier. Le diagramme final 8P donne le prototype d’un produit exhaustif et holistique prêt à être testé.

Conclusion

Le succès de tout produit dépend en fin de compte du fait qu’il soit préféré, choisi et utilisé par les clients. Par conséquent le premier élément essentiel de la conception d’un produit est de comprendre le mode de vie et la psychologie des clients. Cela dit, force est de constater que souvent les chercheurs et concepteurs ignorent le deuxième élément qui est l’adhésion de l’entreprise et la faisabilité stratégique des idées créatrices. Pour optimiser la conception d’un produit, le processus doit donc faire l’équilibre entre la logique des lobes droit et gauche du cerveau.   

1 Les 8P du marketing : Produit, Prix, Place, Promotion, Population, Processus, Preuve matérielle et Positionnement

Les femmes ont-elles pris le train du crédit digital ? Enseignements du Kenya

Les femmes ont-elles pris le train du crédit digital ? Enseignements du Kenya

Rahul Chatterjee, M. P. Karthick et Anup Singh, Septembre 2019

Sept ans après le lancement du crédit digital au Kenya, les femmes sont toujours largement sous-représentées parmi les emprunteurs. Pourtant, elles offrent un immense potentiel pour les fournisseurs, pour peu qu’ils pratiquent un ciblage adapté. Comme dans de nombreux marchés en développement, la participation économique des femmes au Kenya est largement concentrée dans le secteur informel, où elles dirigent des petites entreprises ou travaillent dans de petites exploitations agricoles ou comme ouvrières, entre autres. L’avatar digital du crédit est particulièrement adapté à ce segment, car il permet de répondre à certains des plus grands défis auxquels font face les femmes entrepreneurs.

L’accès au crédit est un outil important, car lorsqu’elles sont économiquement autonomes, les femmes sont mieux armées pour atteindre leurs objectifs. Elles sont en mesure de subvenir aux besoins de leur famille, d’apporter leur contribution à la société et de promouvoir leurs droits. La nature instantanée de l’accès au crédit digital, l’absence de garantie et de complications administratives en font un outil efficace pour les femmes qui veulent gérer les urgences financières ou lisser leurs revenus. Le crédit digital peut également jouer un rôle direct dans la promotion de l’émancipation économique des femmes et dans la réalisation de l’Objectif de développement durable n°5 sur l’égalité entre les sexes.

Dans un contexte où l’accès à la téléphonie mobile est en augmentation rapide, les opportunités offertes par le crédit digital sont enthousiasmantes. À l’heure actuelle, les femmes kényanes ne représentent que 37 % des utilisateurs du crédit digital, soit un écart entre les sexes de 26 % . La participation des femmes au marché du crédit digital est encore plus faible si l’on considère les volumes de prêts – les femmes n’empruntent que 31 % de la valeur totale des crédits digitaux. Il y a donc là une opportunité de taille pour les acteurs du crédit digital qui souhaitent élargir leur clientèle. Les efforts en faveur de l’inclusion des femmes sont cependant insuffisants.

L’étude récente de MSC[1] intitulée « Pour un crédit digital réellement responsable » met en avant trois enseignements qui devraient contribuer à rendre le crédit digital plus inclusif vis-à-vis des femmes au Kenya.

  1. Les faits montrent que les femmes sont des emprunteuses plus fiables et plus fidèles et qu’elles représentent donc un potentiel commercial pour les fournisseurs.

Notre étude révèle des traits comportementaux intéressants chez les femmes emprunteuses :

a) En moyenne, les femmes sont moins susceptibles d’avoir un rapport de solvabilité négatif que les hommes (voir figure 1). Les femmes sont plus préoccupées par les défauts de remboursement et leurs conséquences. En outre, elles sont généralement moins enclines à prendre des risques. Toutes ces raisons les poussent probablement à prendre des mesures de prudence pour rembourser leurs crédits dans les délais.

b) Elles sont plus fidèles à une marque spécifique et préfèrent s’en tenir à un seul fournisseur plutôt que d’en expérimenter plusieurs.[2]

Les hommes ont tendance à expérimenter plusieurs fournisseurs de crédit digital tandis que les femmes s’en tiennent à leur fournisseur préféré. Cette tendance à la loyauté peut être exploitée dans le cadre d’une relation commerciale prolongée. Parmi les femmes qui détiennent plusieurs crédits digitaux, 41 % conservent le même fournisseur, contre 26 % des hommes.

Le potentiel commercial inexploité des femmes, leur plus faible propension aux impayés et leur plus grande fidélité sont autant d’arguments qui devraient inciter les fournisseurs à augmenter le nombre de femmes parmi leurs clients. La diversité des motifs qui poussent les femmes à contracter des crédits digitaux témoigne de l’hétérogénéité de ce segment. Les fournisseurs peuvent s’en saisir et construire une stratégie ciblée. Celle-ci peut inclure, entre autres, la conception de produits spécifiques et d’interfaces numériques intuitives et conviviales pour les femmes, ainsi qu’une communication spécifique au segment féminin. Pour les fournisseurs qui opèrent déjà à grande échelle, offrir des services différenciés aux femmes constitue une excellente opportunité. Les acteurs de niche qui se sont engagés dans cette voie méritent également un plus grand soutien de la part des investisseurs et des régulateurs.

  1. L’organisation de campagnes de communication digitales économiques et efficaces, à visage humain, est la clé pour attirer plus de femmes.

L’étude portant sur la demande de crédit digital (Digital Credit in Kenya: Evidence from demand-side surveys) montre que les femmes sont 35 % plus susceptibles que les hommes d’invoquer la peur comme raison de ne pas emprunter. Des campagnes de communication digitales périodiques permettent aux femmes d’être mieux informées et peuvent contribuer à réduire cette crainte. Les campagnes de communication menées sur le terrain par l’intermédiaire d’influenceurs et de leaders d’opinion sont importantes pour développer une base fidèle de clientes qui vont privilégier, choisir et utiliser le crédit digital.

Les femmes sont généralement plus prudentes lorsqu’il s’agit d’adopter une technologie. Pour les femmes à faibles revenus, la validation sociale est un facteur déterminant pour l’adoption et l’utilisation du crédit digital. Par conséquent, des mesures incitatives qui concordent avec les recommandations des pairs peuvent être un moyen efficace pour les fournisseurs de récompenser les femmes qui aident d’autres femmes à adhérer au service.

  1. Mettre en place un système solide de traitement des réclamations à plus fort contenu humain aidera les fournisseurs à mieux servir leurs clientes.

Les mécanismes actuels de traitement des réclamations reposent en grande partie sur l’utilisation de SMS, de centres d’appels et de courriels. Ces mécanismes impliquent peu ou pas d’interaction humaine et sont la plupart du temps inutilisés par les clients. Nos recherches montrent la nécessité d’instaurer différents niveaux d’interaction réelle en fonction du segment de clientèle. Les clientes à qui les prêts digitaux inspirent de la crainte et qui sont très prudentes préfèrent les canaux de communication à forte interaction humaine, en particulier lorsqu’elles essaient un nouveau produit ou cherchent à résoudre un différend. Pour gagner la confiance des clientes et mieux les servir, il est essentiel d’ajouter un visage humain proactif au traitement des réclamations afin d’offrir des solutions rapides et pratiques aux problèmes auxquels elles sont confrontées.

Des études ont mis en évidence l’importance du crédit digital pour aider les ménages à faire face à leurs dépenses. La différence d’impact entre les hommes et les femmes n’est pas clairement établie en raison de chocs négatifs mais, même en l’absence de données probantes, les faits observés jusqu’ici sont suffisants pour nous engager à approfondir les recherches. Le potentiel de rentabilité est évident et les fournisseurs ne devraient pas hésiter, car ceux qui seront les premiers à exploiter ce potentiel en tireront probablement des bénéfices importants.

 

[1] « Pour un crédit digital réellement responsable », étude menée avec le soutien de la SPTF et de la Smart Campaign (Accion).

* Estimation basée sur la population, le groupe d’âge cible, la disponibilité des téléphones mobiles, le nombre de prêts digitaux par an et la valeur moyenne de chaque prêt.

[2] Recherche et analyse de la demande par MSC