Quels enjeux pour le modèle de réseau non-exclusif au Sénégal ?

Quels enjeux pour le modèle de réseau non-exclusif au Sénégal ?

 

Melissa Rousset et Sabine Some – Mensah, mai 2016

Warimako ! – expression wolof qui signifie « Envoie-moi de l’argent » en français – fait désormais partie du vocabulaire courant au Sénégal, symbolique d’un marché où dominent les transferts d’argent au guichet. Au niveau des points de vente au Sénégal, les agents non seulement distribuent les services de Wari, mais également ceux de Joni Joni, Orange et Tigo.. Des services concurrents proposés sur un réseau de distribution majoritairement non-exclusif (66% des agents sont non-exclusifs) démontrent la diversité des acteurs de ce marché en pleine expansion. Quels sont les facteurs clés de succès et les défis du modèle de réseau d’agents non-exclusif au Sénégal ?

L’étude « Accélérateur de Réseaux d’Agents » apporte des éléments de réponse à cette question sur la base d’une enquête menée auprès de 1200 agents au Sénégal. Cette étude a été conduite par l’Institut Helix de Finance Digitale entre novembre et décembre 2015, en partenariat avec le programme Mobile Money for the Poor MM4P de l’UNCDF.

La diversité des acteurs et des modèles d’affaires au Sénégal

Le marché sénégalais est divisé entre quatre fournisseurs majeurs, Wari se démarquant avec la présence de marché la plus significative (34% des points de vente du pays) sans pour autant jouir d’un monopole de marché. Joni Joni, prestataire tiers qui a lancé son offre en 2013, détient un quart des points de vente du pays (25%), suivi des deux opérateurs de téléphonie mobile, Orange (20%) et Tigo (11%). Les institutions financières sont pour le moment peu représentées dans le réseau d’agents, Microcred et Manko possédant 1% ou moins des points de vente. Cette tendance pourrait en revanche évoluer. Les institutions financières au Sénégal pourraient suivre l’exemple kenyan où les banques ont accru remarquablement leur présence de marché de 5% entre 2013 à 15% en 2014, notamment en proposant une offre de services complémentaire et non concurrente à la gamme de produits existante.

La diversité des acteurs observée sur le marché sénégalais est comparable au marché zambien, où s’affrontent cinq fournisseurs issus des secteurs bancaire, de la téléphonie mobile et des tiers-parties. En revanche, le Sénégal contraste avec les marchés d’Afrique de l’Est, où les études ANA menées au Kenya, Ouganda et Tanzanie révèlent une forte domination des opérateurs de téléphonie mobile. Ces derniers ont adopté une stratégie d’entrée agressive en s’appuyant sur leurs réseaux de distribution et leurs bases clientèle existantes, laissant peu de place pour les seconds entrants. Au Sénégal, les opérateurs de téléphonie mobile ont laissé la voie libre aux tiers-parties qui ont pris une longueur d’avance en termes de présence de marché.

Illustration 1. Présence de Marché des Fournisseurs de Services Financiers Digitaux

Le statut de non-exclusivité : un dopant pour le volume d’activité et la rentabilité des agents

Les agents sénégalais sont non-exclusifs et distribuent les services d’une médiane de trois fournisseurs. De fait, plus les agents servent de fournisseurs, plus ils sont performants (illustration 2). Au niveau du point de vente, les agents sénégalais effectuent un volume de transactions comparable aux marchés avancés d’Afrique de l’Est, avec une médiane de 35 transactions par jour, pour tous les fournisseurs confondus.

Illustration 2. Volume médian de transactions journalières en fonction du nombre de fournisseurs servis

En plus du nombre du nombre élevé de transactions qu’ils réalisent lorsqu’ils servent plusieurs fournisseurs, les agents génèrent également davantage de profits. Les agents non-exclusifs réalisent un profit médian de 146 US$ par mois contre 92 US$ (PPA) pour les agents exclusifs, et ceci parce qu’ils sont en mesure de cumuler davantage de revenus sans augmenter nécessairement leurs charges opérationnelles. Etant donné qu’ils sont majoritairement non-exclusifs, les agents sénégalais sont les plus rentables de tous les pays de la recherche Accélérateur de Réseaux d’Agents (illustration 3).

Illustration 3. Profit médian des pays de la recherche Accélérateur de Réseaux d’Agents

De manière intéressante, l’étude montre qu’à mesure que les agents accumulent d’années d’expérience, le plus ils servent de fournisseurs. Par conséquent, le volume d’activité et le profit généré par les points de vente est susceptible de continuer à s’accroitre dans le futur d’autant que la régulation de la Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) interdit désormais aux fournisseurs d’imposer le statut d’exclusivité aux agents.

Les enjeux du modèle de non-exclusivité pour les fournisseurs de services financiers digitaux 

Au Sénégal, les fournisseurs peuvent se réjouir d’appuyer leurs déploiements sur un réseau d’agents rentables et dynamiques. Pour autant, la compétition féroce engendrée par le partage des points de vente impose aux fournisseurs de conserver leur avantage concurrentiel.

La guerre des commissions : dans un marché non-exclusif dominé par les transactions au guichet, les agents sont prescripteurs des fournisseurs avec lesquels ils souhaitent effectuer les transactions. Ce pouvoir de décision suscite une pression à la hausse du niveau de rémunération des agents, chaque fournisseur cherchant à encourager son réseau à effectuer davantage de transactions en offrant des commissions attractives. Cette inflation du niveau des commissions comporte le désavantage d’accroitre constamment les attentes des agents sur leurs profits futurs. D’ailleurs, au Sénégal, seuls 39% des agents se disent assez ou très satisfaits du niveau de rémunération reçue – bien qu’ils soient les plus rentables parmi tous les pays de la recherche Accélérateur de Réseau d’Agents. Ce décalage représente un défi que les fournisseurs se doivent de résoudre.

L’impact sur les tarifs pour les clients : la hausse de la rémunération des agents conduit inéluctablement à réduire les marges des fournisseurs sur les transactions. Si la pression à la hausse des commissions se poursuit, il se pourrait que les clients en supportent  l’impact financier par une hausse des tarifs des services de dépôt et retrait. Dans un marché concurrentiel comme le Sénégal, les fournisseurs ont tout intérêt à limiter l’impact de la guerre des commissions sur les clients et ce qui pourrait s’avérer être un frein à l’adoption massive des services financiers digitaux dans le pays.

La qualité des dispositifs de suivi : en plus du niveau de rémunération de l’activité de finance digitale, la loyauté des agents pour l’un ou l’autre des fournisseurs servis dépend de la qualité de l’appui apporté par chacun d’entre eux. Au regard des résultats de l’étude, les fournisseurs n’ont pas encore réussi à assurer ce suivi de manière efficace : seulement un-tiers des agents sénégalais reçoivent des visites de suivi régulières. Cela signifie deux choses : premièrement, les fournisseurs ne sont pas en mesure d’établir une relation de confiance et fluide avec leur réseau de distribution ; et deuxièmement, les fournisseurs sont aveugles à bon nombre de défis opérationnels auxquels font face leurs agents, ainsi qu’à ce que fait la concurrence sur le terrain. L’amélioration des dispositifs de suivi permettra aux fournisseurs de conserver un avantage comparatif par rapport à leurs concurrents.

Et maintenant ?

Le réseau non-exclusif adopté au Sénégal a porté ses fruits : les agents sénégalais sont rentables et le volume d’activité des points de vente représentatif d’un marché compétitif dans lequel chaque fournisseur essaie de tirer son épingle du jeu. Face aux défis posés par la concurrence féroce au niveau des points de vente, les fournisseurs peuvent envisager les opportunités suivantes : 1. Déplacer la concurrence au niveau de l’offre de produits en développant une proposition de valeur qui réponde aux attentes des clients ; 2. Mutualiser les dispositifs d’appui aux agents afin de renforcer la qualité du suivi et focaliser leurs efforts sur le développement de produits et stratégies marketing.

Le second blog sur le marché de la finance digitale au Sénégal abordera les efforts d’innovation entrepris par certains fournisseurs pour favoriser l’usage de services financiers digitaux par les clients, et les leçons que le marché sénégalais peut tirer des actions entreprises par les acteurs des marchés d’Afrique de l’Est et d’Asie du Sud.

La fraude dans les services financiers mobiles

La fraude dans les services financiers mobiles 

MSC, Novembre 2012

Comme pour tout autre service financier, la mise en place de services financiers mobiles ne va pas sans risques ni difficultés. Ce rapport s’intéresse à la fraude dans la distribution des services financiers mobiles.

Pourquoi étudier la fraude dans les services financiers mobiles ?

  • L’étude de la fraude aide les prestataires de services financiers mobiles à anticiper le cycle de développement de la fraude, qui est étroitement lié au cycle de développement des services : on observe différents types de fraude aux différentes phases de développement des services. L’étude permettra aux parties prenantes de mieux comprendre la nature des interventions nécessaires pour lutter contre le risque de fraude.
  • L’étude devrait contribuer à réduire le coût de ces interventions en permettant aux nouveaux opérateurs de bénéficier des enseignements provenant d’opérateurs plus anciens et plus expérimentés. Il convient de noter que les premiers opérateurs de services financiers mobiles ont bénéficié des enseignements du secteur des services financiers, des paiements et des télécommunications, ce qui leur a permis de mieux gérer les risques initiaux.
  • Une meilleure connaissance de la fraude permet de mieux évaluer les investissements nécessaires pour y répondre. Ceux-ci comprennent les investissements en capital, le développement des plateformes, les ressources humaines et le renforcement des capacités. Ces coûts seront assumés par différentes parties prenantes, comprenant, entre autres, les régulateurs, les opérateurs, les agents et les agences de sécurité.

Résoudre le casse-tête de la gestion de la liquidité

Résoudre le casse-tête de la gestion de la liquidité

Nancy Kiarie, Ian Odongo et Vera Bersudskaya, mars 2018

La décennie écoulée a été marquée par une multiplication des services financiers digitaux à l’échelle de la planète. Les acteurs du secteur poursuivent différents objectifs, qui vont de l’inclusion financière des catégories de population peu ou non bancarisées à la réduction des coûts en passant par la diversification de leurs sources de revenus. Les réseaux d’agents sont devenus le circuit de distribution privilégié de ces services financiers, car ils constituent une alternative peu coûteuse à la création de points de vente en nom propre en utilisant les réseaux existants de banque à distance ou d’opérateurs de réseaux mobiles (ORM), ou une combinaison des deux.

Le principal défi pour la crédibilité et la viabilité des réseaux d’agents est de disposer d’une liquidité adéquate, à savoir des encours suffisants d’argent liquide (espèces) et de monnaie électronique pour réaliser les opérations des clients.

Malgré la complexité de cette tâche, les prestataires de services financiers digitaux, leur « master agents » et les agents ont mis au point des solutions innovantes pour faciliter la gestion de leur liquidité. Ce rapport s’appuie sur les résultats des enquêtes ANA réalisées au Pakistan, en Inde, en Indonésie, au Bangladesh, au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie, en Zambie et au Sénégal au moyen d’outils quantitatifs et qualitatifs. Il explique en quoi consiste la gestion de la liquidité, ainsi que les conséquences d’une mauvaise gestion de la liquidité, et présente les modèles existants de gestion de la liquidité en précisant leurs points forts et leurs points faibles.

Les réseaux d’agents performants

Les réseaux d’agents performants

Février 2017

Il n’existe pas de définition universelle d’un réseau d’agents « performant ». Les réseaux d’agents sont avant tout un instrument qui permet aux prestataires de réaliser leurs objectifs dans le domaine des services financiers digitaux. Ces services prennent de multiples formes, qui répondent à autant d’objectifs différents, de la montée en gamme des clients des opérateurs de réseau mobile (ORM) vers des services financiers à la décongestion des agences bancaires ou à la création d’une enseigne commerciale.

Il existe néanmoins un réseau d’agent mieux adapté à chaque type de service. En partant d’une proposition de valeur clairement définie et d’une bonne connaissance de la concurrence, les prestataires de services financiers digitaux ont la possibilité de mettre en place un réseau d’agents qui les aidera à réaliser leurs objectifs, en ayant les bons agents au bon endroit avec une assistance adaptée pour développer et servir une clientèle fidélisée.

En bref, il existe de nombreuses formes de réussite. Cette publication présente le système Helix d’analyse de la performance dans cet environnement complexe : une approche flexible, qui permet aux gestionnaires de réseaux comme aux chercheurs de mesurer les six dimensions du succès des réseaux d’agents de manière à pouvoir comparer équitablement des services similaires.

Ambition et endettement, l’histoire d’Abul

Ambition et endettement, l’histoire d’Abul

 

Abul passe d’un pousse-pousse à l’ancienne à un pousse-pousse électrique

Stuart Rutherford, juin 2019

Dans le cadre du projet des carnets financiers quotidiens de Hrishipara, nous avons interviewé Abul Hossain tous les jours depuis juillet 2017 pour enregistrer les entrées et sorties d’argent de son ménage composé de quatre personnes.

Lorsque nous l’avons rencontré, il venait de se convertir de l’hindouisme à l’islam. Sa jeune épouse Shahnaz avait loyalement fait la même chose, malgré la rupture que cela avait provoqué avec sa propre famille. Ils élèvent leur fils de six ans et leur fille de deux ans dans leur nouvelle religion et espèrent que leurs enfants resteront à l’école beaucoup plus longtemps que le niveau de 4ème que le couple a atteint.

Âgé de 34 ans, Abul connaît les bases de la maçonnerie et travaille de temps en temps sur des chantiers, mais son principal métier est la conduite d’un pousse-pousse. Il est passé d’un pousse-pousse à l’ancienne à un pousse-pousse électrique, récemment remplacé par le modèle plus moderne illustré en photo. Shahnaz fait de la couture et s’occupe des animaux, mais elle consacre la plus grande partie de son temps à ses activités de mère de famille. Ils sont tous en bonne santé et Abul est un jeune homme dynamique, ambitieux et plein de ressources.

Dans cet article, nous examinons comment Abul est arrivé à réaliser son ambition d’un véhicule plus moderne et les conséquences de cette décision sur les finances et le niveau de vie de son foyer. 

Vue d’ensemble
Nos notes montrent que sur la période de 22 mois allant du 1er août 2017 au 31 mai 2019, les entrées d’argent du ménage se sont élevées à 29 478 $ et les sorties à 29 231 $, ce qui correspond à des flux mensuels moyens d’environ 1 300 $ dans chaque sens. Le ménage n’utilise pas l’argent mobile, ni les chèques, ni aucun autre instrument, ce qui veut dire que tous ces flux sont en espèces. Les montants sont exprimés en dollars internationaux après conversion des sommes en taka bangladais au taux de change calculé par la Banque mondiale pour refléter le fait que le pouvoir d’achat d’un dollar est beaucoup plus élevé au Bangladesh qu’aux États-Unis. Si nous avions utilisé le taux de change du marché, les rentrées d’argent d’Abul apparaitraient beaucoup moins importantes à environ 12 000 $ au total.

Budget ordinaire du ménage
Notre premier schéma montre la répartition de leurs flux financiers entre ce que nous appelons les dépenses « ordinaires» du ménage et les revenus « ordinaires » tirés de leur activité professionnelle.

Les 15 018 $ de revenus ordinaires ne représentent que 51 % des entrées d’argent totales et les 11 552 $ de dépenses seulement 40 % des sorties d’argent totales, ce qui laisse beaucoup de transactions à expliquer. Les revenus ordinaires sont supérieurs aux dépenses ordinaires, ce qui laisse à penser qu’il existe une marge dans leur budget « ordinaire » pour d’autres dépenses en dehors des besoins « ordinaires ».

Dans la tableau 1, nous présentons la décomposition des revenus et dépenses ordinaires du ménage. Les 15 018 $ de revenus ordinaires ne représentent que 51 % des entrées d’argent totales et les 11 552 $ de dépenses seulement 40 % des sorties d’argent totales, ce qui laisse beaucoup de transactions à expliquer. Les revenus ordinaires sont supérieurs aux dépenses ordinaires, ce qui laisse à penser qu’il existe une marge dans leur budget « ordinaire » pour d’autres dépenses en dehors des besoins « ordinaires ».

Comme c’est le cas pour tous les participants à nos « carnets quotidiens », l’alimentation représente plus de la moitié des dépenses totales. La famille a dépensé plus de 2 000 $ uniquement en riz, environ 800 $ en poisson et autant en légumes et près de 300 $ en huile de cuisson. 220 $ ont été dépensés en volaille, mais seulement 51 $ en bœuf et en mouton.

Les loisirs apparaissent à peine dans leur budget. Le thé et le bétel sont consommés par Abul : quasiment tous les travailleurs manuels de notre échantillon mâchent du bétel une ou deux fois par jour. Une partie de l’argent de poche est passé en bonbons. Il a utilisé un peu de crédit téléphonique pour regarder des programmes religieux sur son smartphone. Mais il n’y a pas de cinéma, de sorties au restaurant ou de vacances, et ils ne possèdent pas de téléviseur. Aucun des deux n’a voyagé au-delà de la périphérie de la ville avoisinante.

Éléments exceptionnels
Abul et Shahnaz ont eu d’autres sources de revenus et de dépenses en dehors de leur budget « ordinaire », comme illustré dans la figure 2.

 

Les revenus exceptionnels se sont élevés à 7 352 $ et proviennent principalement de cadeaux et de la vente de biens. En décembre 2017 et en juin 2018, Abul a vendu des vaches pour respectivement 720 $ et 1 294 $, et en décembre 2018, il a vendu un pousse-pousse pour 2 088 $. À huit reprises, il  a reçu de l’argent donné par des voisins charitables, pour un total de 932 $, et il a également reçu deux gros paiements rétroactifs pour du travail effectué sur des chantiers, pour un total de 705 $. Pendant une courte période fin 2018, il a possédé deux pousse-pousse et en louait un à la journée, ce qui lui a rapporté 271 $.

Les dépenses exceptionnelles s’élèvent à 5 430 $ et sont elles aussi dominées par un petit nombre de transactions de montant élevé : 3 324 $ ont servi à l’achat d’un nouveau pousse-pousse en juin 2018, tandis que d’autres sommes significatives ont servi à acheter une batterie de pousse-pousse et une panoplie d’outils de maçonnerie.

Le point d’équilibre
Nous pouvons maintenant compléter les espaces vides de notre schéma, qui correspondent à leurs opérations financières.

Abul admire l’autosuffisance ainsi que la tradition d’entraide communautaire qui est l’un des aspects qui l’ont attiré vers l’islam. Dans une interview antérieure, il nous avait indiqué qu’il éviterait de percevoir ou de payer des intérêts et s’appuierait sur la tradition des prêts en espèces sans intérêt  appelés howlats (qui sont courants au Bangladesh dans toutes les communautés religieuses). Dans la pratique, son budget s’est avéré trop serré pour lui permettre d’accorder des howlats (bien qu’il fasse des cadeaux à des personnes et organisations religieuses), mais nous l’avons vu souscrire et rembourser sept howlats, le plus important d’entre eux s’élevant à 206 $.

Il n’a pas pu toutefois obtenir un howlat suffisamment important pour financer le remplacement de la batterie morte de son pousse-pousse, et il lui a fallu pour cela emprunter avec des intérêts. Il a emprunté 1 662 $ à un ami en s’engageant à rembourser 10,30 $ par jour jusqu’à avoir remboursé 2 250 $ au total. Il a respecté son engagement mais a rapidement cherché une alternative moins coûteuse. Quatre mois plus tard, il a remboursé le prêt au moyen d’un prêt moins cher accordé par un voisin compatissant et a poursuivi ses remboursements journaliers. Mais même cela s’est avéré difficile, et il a emprunté de nouveau, à hauteur de 294 $ cette fois-ci avec un taux de 10 % par mois.

Ces prêts ont consterné sa femme. Avant leur mariage, Shahnaz était cliente d’une banque de micro-finance (IMF), qu’elle a abandonnée sur l’insistance d’Abul lorsqu’elle s’est convertie à l’islam. Mais elle a depuis rapidement rejoint deux IMF (Grameen Bank et ASA) et convaincu son mari que les prêts des IMF étaient à la fois moins chers et plus faciles à gérer que les prêts informels. En l’espace d’un mois, elle a emprunté 588 $ auprès de chacune de ces IMF, remboursant 15 $ par semaine plus 3 $ d’épargne. Six mois plus tard, elle a rejoint une troisième IMF, la Fondation Dum, souscrivant de nouveau un premier prêt de 588 $.

À 54 $ par semaine, les remboursements et engagements d’épargne ont commencé à absorber une partie significative de leurs revenus, mais ce n’était pas fini : en avril de cette année, ASA a accepté de leur accorder un second prêt de 1 176 $. Abul nous explique : « je ne pouvais pas faire autrement : je n’arrive plus à rembourser mes howlats, mes prêts informels et les prêts des IMF avec mes revenus actuels ». Il espère que ce nouveau prêt lui permettra de rembourser suffisamment de dettes pour se remettre à flot. À ce stade, Il est difficile de dire s’il y parviendra. Le point positif est leur épargne auprès des IMF : ils ne s’en sont jamais servi et ont pu y ajouter quelques cadeaux, ce qui en porte le montant à un peu plus de 500 $ à fin mai.

Le temps et l’argent

Dans cette section et la suivante, nous examinons de plus près l’enchaînement de leurs opérations dans le temps, en commençant par une analyse des flux mensuels totaux (illustrée à la figure 4).

Cette figure montre que le mois de juin 2918 marque un tournant. Jusqu’à cette date, Abul était resté fidèle à sa volonté d’autosuffisance. À deux reprises (en septembre 2017 et janvier 2018), il a vendu son ancien pousse-pousse pour en acheter un nouveau plus moderne, grâce notamment à des paiements rétroactifs de chantiers de maçonnerie. Il s’est toutefois lassé des réparations permanentes qui lui coûtaient du temps et de l’argent, et en février 2018, il s’est remis à la maçonnerie. Le graphique montre toutefois que ses revenus ont alors chuté en dessous de ses dépenses ordinaires. En juin 2018, ses revenus étaient au plus bas. C’est là qu’il a pris sa grande décision : acheter un meilleur pousse-pousse (bien que toujours d’occasion) en vendant leur vache et en faisant des emprunts avec intérêts auprès d’un ami et de deux IMF.

L’impact sur leurs revenus ordinaires a été immédiat : le pousse-pousse électrique lui a permis de travailler plus longtemps chaque jour et les échéances de prêt l’ont amené à travailler de nuit comme maçon chaque fois qu’il en avait l’occasion. Depuis le mois de juillet, les revenus ordinaires ont dépassé les dépensent ordinaires, à l’exception du dernier mois. Mais le remboursement de la dette est récemment devenu le poste le plus important du budget familial. Au début, il n’avait pas vendu son ancien pousse-pousse et le louait à la journée, mais en décembre 2018, il a changé d’avis et l’a vendu, en partie pour se désendetter. Comme nous l’avons vu, il a aussi continué à emprunter auprès des IMF, pour des montants de plus en plus importants. Le remboursement des prêts s’effectue selon des échéances hebdomadaires de montant égal en plus des intérêts. Jusqu’à présent, ils ont réussi à respecter leurs échéances, mais il leur a fallu parfois recourir à des dons ou à des howlats à court terme pour y arriver.

La routine quotidienne
À quoi ressemblent leurs transactions au quotidien ?

Dans les figures 5 et 6 ci-dessous, nous examinons deux mois différents, mai 2018 et mai 2019, en présentant les totaux journaliers pour chacune de nos six catégories de flux.

Nous avons volontairement conservé la même échelle verticale pour les deux figures, afin de mieux faire ressortir les changements spectaculaires intervenus dans la gestion de leurs finances.

En mai 2018, Abul avait un travail régulier, mais peu rémunérateur, et avait du mal à couvrir ses dépenses ordinaires. Un an plus tard, il a des revenus plus importants, mais également plus irréguliers, en tant que chauffeur de pousse-pousse et se retrouve endetté auprès de trois IMF et de prêteurs privés.


Abul est-il trop pauvre pour s’en sortir ?

Sur la base de ces calculs, ils consomment un peu plus de 4 $ par jour, ce qui représente à peu près deux fois la limite supérieure de l’extrême pauvreté telle que définie par la Banque mondiale et les place à proximité de la « imite supérieure de pauvreté » utilisée par le gouvernement du Bangladesh pour mesurer la pauvreté dans le pays.
Sur la base des normes internationales, la famille de 4 personnes d’Abul est pauvre, mais dans l’extrême pauvreté. Pour arriver à cette conclusion, nous avons analysé les opérations des 22 mois pendant lesquels nous les avons suivis pour calculer la consommation par jour et par personne du foyer. La consommation n’est pas la même chose que les « dépenses ordinaires », car ces dernières comprennent des éléments comme les réparations ou les chargements de batterie, qui sont des dépenses professionnelles permettant de générer leurs revenus : la consommation n’inclut pas ces dépenses.

En bref, Abul et sa famille sont à deux doigts de sortir de la définition officielle de la « pauvreté », mais sont confrontés au défi d’arriver à gérer une dette considérable. Nous avons l’intention de rester en contact avec eux suffisamment longtemps pour voir comment ils s’en sortiront.

 

Le travail de terrain réalisé pour le projet des carnets financiers quotidiens de Hrishipara est désormais intégralement financé par L-IFT, que nous remercions pour son soutien.  

4 Idées pour transformer l’assurance agricole en Afrique de l’Ouest

4 Idées pour transformer l’assurance agricole en Afrique de l’Ouest

 

Elizabeth Berthe, octobre 2019

Plus d’un demi-milliard d’Africains dépendent de leurs petites exploitations pour leur subsistance et leurs revenus. En moyenne, l’agriculture représente 35 % du PIB en Afrique de l’Ouest et emploie 60 % de la population active. Le secteur de l’assurance agricole en Afrique est également inégalement réparti, le développement du secteur en Afrique de l’Ouest étant limité à petit nombre de pays comme le Nigéria, le Bénin, le Sénégal, le Burkina Faso, le Mali et le Ghana.

Le secteur agricole continue d’évoluer dans un contexte de risques climatiques croissant avec un niveau très faible de maîtrise de l’eau, un accès aux financements difficile et un problème foncier récurrent qui constitue à son tour un obstacle au financement et à l’investissement. Les effets du changement climatique représentent un énorme défi pour les agriculteurs et pour la sécurité alimentaire en Afrique. Si le changement climatique ne peut pas être totalement contrôlé, nous pouvons atténuer les risques en favorisant des mécanismes de gestion des risques agricoles par le biais de l’assurance.

Pour les petits exploitants agricoles, l’assurance agricole compense les risques associés aux fluctuations météorologiques. Cette réduction des risques rend plus probable le fait qu’un agriculteur soit éligible au crédit et investisse ainsi dans des outils et des ressources (semences, engrais, main-d’œuvre) nécessaires avant la récolte, qui pourraient augmenter les rendements de ses cultures. Mondialement, le niveau d’assurance agricole est bas, mais il existe des approches qui intègrent le regroupement de plusieurs services (conseil, infos météo, infos sur les intrants..) ajoutant de la valeur et favorisant son adoption et son renouvellement. Aujourd’hui dans le parcours client, il y a des opportunités pour transformer l’assurance agricole, mais il faut continuer d’innover et intégrer la dimension des partenariats.

Concevoir des produits répondant aux besoins réels des clients

Du point de vue des produits, les petits exploitants agricoles n’ont pas actuellement le niveau de couverture des risques ou d’adaptation des caractéristiques des produits nécessaires pour une proposition de valeur sûre. L’intégration de l’opinion des petits producteurs en amont du programme peut grandement augmenter leur participation. Dans le cas le plus fructueux des initiatives d’assurance agricole, l’assurance a été conçue pour ouvrir des débouchés particuliers aux agriculteurs qui étaient auparavant limités par des risques particuliers. Dans certains cas, l’assurance a été regroupée avec le crédit pour les intrants agricoles, ou regroupée dans le prix de vente des intrants tels que les semences ou les engrais. Ce type de regroupement formel a le potentiel d’améliorer l’utilisation des produits d’assurance et d’investir dans des intrants de qualité, en particulier dans les environnements où les agriculteurs n’ont pas de garanties pour obtenir des prêts. Souvent, les approches de regroupement ne sont pas suffisamment adaptées pour surmonter la sensibilisation, la compréhension et l’acceptation limitées de l’assurance agricole par les petits exploitants.

Cependant, il faut comprendre les besoins, les attitudes et les croyances des petits exploitants  pour adapter les produits aux spécificités de ce marché. Il est nécessaire de faire un gros travail marketing et adapter les périodes d’indemnisation pour les rendre plus souples et plus courtes.  Au Sénégal par exemple, 92% des producteurs paient leur prime directement ou par intégration d’un crédit qui couvre uniquement le montant du capital restant dû à l’institution financière. Cela ne tient pas compte des autres dettes engagées par les producteurs ni des dépenses nécessaires pour faire face aux besoins primaires et au démarrage d’une activité de contre-saison ou d’une nouvelle campagne. De ce fait les indemnisations versées par la compagnie d’assurance sont reçues directement par l’institution financière qui rembourse le crédit en cours. Ce système ne permet pas aux producteurs de comprendre comment marche le produit car le plus souvent il ne perçoit rien de l’indemnisation payée. De plus, le calendrier cultural n’est souvent pas respecté par les institutions financières qui ne débloquent les crédits et donc l’assurance agricole que tardivement.

Une des premières pistes identifiées est de faciliter les paiements dans les deux sens (souscription et indemnisation) pour que ce soit facile, accessible, opportun et adapté aux comportements des petits producteurs. Aujourd’hui le paiement des indemnisations est fait par chèque, ce qui n’est pas du tout adapté aux besoins des petits producteurs. La mise en place d’une plate-forme de paiement digitale et/ou de partenariat avec les opérateurs de téléphonie mobile, pourrait grandement faciliter le paiement des primes (via crédit airtime ou prélèvement automatique sur le portefeuille électronique) et la réception des indemnisations par le producteur.

Vente et Distribution

La mise à l’échelle dépend de la participation bien informée de tous les groupes. Il est particulièrement crucial pour les clients des agriculteurs et pour les fournisseurs de services locaux de comprendre ce que l’assurance indexée couvre et ce qu’elle ne couvre pas, ainsi que les répercussions du risque de base. Ceci nécessite un grand investissement dans la capacité d’intervenants locaux :

  • Structurer les chaînes de valeur agricoles de manière responsable pour que les entreprises d’agro-business, agro-alimentaire, import-export qui achètent la production assurent le rendement des petits producteurs. Ces derniers ont une capacité de négociation importante avec les compagnies d’assurance vu le volume de leur chiffre d’affaire et ont tout à gagner à fidéliser leurs fournisseurs de matière première, et à assurer un niveau de production constant.

  • Harmoniser les produits d’assurance avec les services de soutien aux petits exploitants afin de réduire les risques et d’augmenter la probabilité d’une participation à l’assurance.

  • Nouer des partenariats avec des acteurs comme les Agri-techs qui offrent des solutions couvrant tous les maillons de la chaîne de valeur agricole en utilisant les progrès technologiques au service d’une agriculture durable et rentable, en mettant en place des systèmes de géolocalisation, surveillance et analyse plus performants et moins coûteux.

  • Faciliter la souscription en mettant en place des réseaux d’agents communautaires qui ont la confiance des associations, coopératives, petits producteurs et qui peuvent à la fois les sensibiliser sur les bonnes pratiques culturales, le fonctionnement de l’assurance agricole, les services financiers disponibles, l’accès au marché. La mise en place d’une plate-forme de paiement digitale et/ou de partenariat avec les opérateurs de téléphonie mobile pourra également permettre d’enregistrer les souscriptions à distance avec un système d’identification sécurisé.

Subventions dans la phase de lancement

Les pays développés indiquent fortement que les gouvernements sont les acteurs les plus importants dans la formation d’un marché national de l’assurance agricole.

Selon les recherches de l’ISF Advisors, les seules solutions ayant une échelle significative dans les pays à revenu faible et intermédiaire, y compris la Chine (160 millions d’assurés), l’Inde (40 millions assurés) et le programme IBLI du Kenya (20 000 euros assurés) — ont des subventions de primes de plus de 50 %.

Pour que le secteur atteigne une échelle, il faut combiner une approche globale de la stratégie, des politiques, de la réglementation et du développement de l’infrastructure de soutien avec des subventions gouvernementales pour que l’assurance agricole soit viable et abordable, en particulier dans la phase de lancement.  Les subventions peuvent également contribuer à accroître la demande. L’Etat sénégalais cherche à améliorer les performances des filières agricoles et les revenus des producteurs en subventionnant entre autres l’assurance agricole à hauteur de 50%.  La croissance de l’assurance agricole a été fulgurante ces trois dernières années. La CNAAS en tant que chef de file détient un portefeuille d’assuré qui est passé de 40 000 producteurs en 2016 à 193 000 producteurs en 2018 soit une croissance de 127% en moyenne par an et cela du essentiellement à l’assurance indicielle qui représente aujourd’hui 88% des assurances agricoles souscrites.

Un soutien financier est nécessaire principalement sous forme de subventions aux primes, mais il peut aussi inclure la réassurance, ou assister la mise en place de l’infrastructure (stations météorologiques, satellites, traitement des données et expertise en analyse) permettant la disponibilité des données essentielles au fonctionnement des régimes d’assurance indiciels.  Avec une proposition de valeur claire et une collecte de données progressive, plus de cultures pourront être couvertes afin que le modèle puisse évoluer sans subventions.

Réclamations

En cas de sinistre, l’indemnisation est payée à la fin de la campagne alors que le besoin des petits producteurs serait de toucher les indemnisations juste après le sinistre. Dans le cas du Sénégal, les indemnisations sont payées entre le mois de Novembre et le mois de Février, soit entre 1 mois et 4 mois après la fin de la campagne, et ce particulièrement pour l’assurance indicielle basée sur les pluviomètres. Les données climatiques sont disponibles pour le faire mais les process actuels ne sont pas adaptés à une gestion souple des sinistres et indemnisations.  En effet, les données relevées à partir des pluviomètres sont transmises à l’ANACIM qui peut seul certifier la validité de ces données et prend beaucoup de temps pour traiter et transmettre les informations.

L’analyse des données est un élément crucial de la conception, de la tarification et de l’administration des sinistres de tout produit d’assurance. L’assemblage d’ensembles de données intégrés qui peuvent prendre en charge des analyses de données plus sophistiquées est un domaine technique qui peut grandement faciliter le profilage des risques, la tarification et la réduction du risque de base grâce au processus de réclamations.

Il est important de noter les efforts des différents acteurs (projets agricoles, institutions financières, broker, compagnie d’assurance, Etat) pour améliorer la condition des petits producteurs. Aujourd’hui environ 20% des producteurs sont couverts par une assurance agricole au Sénégal et cela montre déjà une avancée considérable même s’il reste encore beaucoup à faire. D’autres innovations sont nécessaires pour concevoir des produits indexés qui améliorent le bien-être des agriculteurs. L’innovation en matière de produits et de procédés repose sur un fort besoin d’innovation technologique afin de réduire la complexité et les coûts.  Les marchés de l’assurance, bien qu’important, ne sont qu’une partie d’un ensemble d’outils de gestion des risques ; et il est important que les innovations soient conçues pour compléter et soutenir les filets de sécurité gérés par le gouvernement qui protègent les ménages les plus pauvres, les instruments financiers qui facilitent l’épargne et l’emprunt pour les ménages pauvres, et les réseaux informels d’assistance.