Leçons tirées de l’oralité pour l’élaboration de services financiers digitaux

Leçons tirées de l’oralité pour l’élaboration de services financiers digitaux

 

Brett Hudson Matthews, Akhand Tiwari et Vivek Anand, mai 2017

À 6 h 30, dans un marché de vente en gros de légumes, à la périphérie de Varanasi, Shanti Devi est en train de marchander avec la vendeuse en gros de chou-fleur. Le prix est négocié à 300 ₹ le sac. Shanti sort deux billets de 500 ₹ de son batua (sac à main en tissu) et les remet à la vendeuse pour deux sacs. Cette dernière lui donne 400 ₹ comme monnaie, ce qu’elle confirme rapidement dans sa tête.

Shanti n’a pas été à l’école et n’est pas en mesure de décoder plusieurs chiffres écrits (3 chiffres ou plus) ou un texte. Ce qui est écrit (chiffre ou texte) sur les billets de 1 000 et 500 ₹ ne lui communique aucune valeur.

Comment une femme d’affaires d’expression orale comme Shanti Devi calcule-t-elle le prix du chou-fleur, compte la monnaie ou même reconnaît la monnaie lorsqu’elle connait à peine les chiffres ou l’alphabet ? En explorant ces informations nous découvrirons un langage qui est compris non seulement par elle mais aussi par des millions de personnes comme elle.[i]

Nous avons demandé à un échantillon de personnes d’expression orale comme Shanti Devi d’exécuter certaines tâches, telles qu’identifier des monnaies, compter de l’argent et faire des calculs arithmétiques. Nos observations permettent d’avoir des indications utiles sur la manière dont cette couche de la population devrait être traitée par les prestataires de services financiers.

Identification des dénominations monétaires

Shanti Devi ne pouvait pas lire les chiffres écrits, mais elle pouvait facilement reconnaître toute monnaie qui lui était donnée. Elle vérifie la couleur, la taille des notes et les images les unes par rapport aux autres. Elle peut également observer le nombre de zéros du chiffre imprimé sur la coupure. Pris ensemble et non individuellement, ces indices suffisent toujours à Shanti pour deviner le montant du billet.

  • Lorsque des faux billets ont été remis à Shanti et à d’autres répondants avec le montant clairement indiqué mais sans les couleurs ni tailles correctes, il y a eu une certaine confusion entre les billets de 1 000 ₹ et de 20 ₹ de la part des participants, parce que la couleur des deux faux billets était similaire.[ii]
  • Invités à compter de faux billets de différentes valeurs mais de la même taille, certains ont confondu les deux.

Le recours à des indices pléthoriques est courant chez les apprenants en arithmétique. Les prestataires de services financiers peuvent alors offrir des informations sur de gros chiffres à l’aide de plusieurs formats : par exemple la voix sur un téléphone portable, ou des images de billets libellés avec précision et proportionnellement, pour renforcer la confiance.

Compter de l’argent

Nous avons demandé à 56 personnes comme Shanti Devi de compter 5.025 ₹, dans une pile de 40 billets et pièces. Sur la base des vérifications initiales de notre équipe, personne ne pouvait décoder une suite numérique de 4 chiffres (telle que  «4 702» ou «5 097»). Néanmoins, 35 répondants (63%) ont correctement compté l’argent mais avec des niveaux de compétences énormément variés : certains prenaient plus de temps avec beaucoup d’erreurs, tandis que d’autres comptaient rapidement et faisaient rarement d’erreur.

  • Les moins expérimentés essayaient de calculer sans séparer au préalable les différentes coupures. Cette méthode suscite l’anxiété et donne rarement une réponse correcte.
  • Les plus expérimentés ont appris à regrouper les billets selon leurs valeurs pour ensuite les additionner. Néanmoins, pour arriver à un bon total, il leur faut savoir comment les organiser plus facilement : ils doivent pouvoir avoir peu de sous-totaux faciles à mémoriser.
  • Ceux qui sont bien qualifiés mettent d’abord les grandes valeurs ensemble pour former un total facile à retenir (par exemple, 4 000 ₹), puis regroupent le reste lorsque ce sous-total essentiel est bien mémorisé.
  • Ceux qui sont expérimentés essaient de séparer les billets en coupure de 10, 100 ou 1 000 parce qu’ainsi l’addition ou la soustraction est plus simple.

Pour les personnes d’expression orale, l’argent est une passerelle leur permettant de comprendre des chiffres plus importants. Ceux qui ne peuvent pas lire le code indo-arabe (par exemple, « 4 702 ») peuvent y arriver en utilisant des billets et des pièces de monnaie. Cependant, la rapidité à laquelle ils le font varie considérablement. Les prestataires de services financiers ne doivent pas s’attendre à ce que les clients d’expression orale fassent un traitement rapidement dans le cas des gros chiffres. Cependant avec un peu plus de temps, ils réussissent souvent et cela renforce leur confiance en eux-mêmes.

Calculs

Shanti a acheté deux sacs remplis de choux-fleurs ; chaque sac contenait environ 48 à 52 choux-fleurs. Le coût total des deux sacs était de 600 ₹. Elle savait que pour faire un bénéfice, elle devait vendre les choux-fleurs à 10 ₹ par pièce. Elle savait également que certains se vendraient entre 12 et 15 ₹, tandis que d’autres le seraient entre 8 et 10 ₹. Après un certain rebut, elle s’attendait à ce que son revenu total avoisine les 1 000 ₹ et son bénéfice environ 200 ₹ par sac.

Les répondants étaient étonnamment bons avec ce genre de calcul. Nous leur avons posé trois questions. La première question impliquait un calcul mental de 5 x 25. La seconde concernait une division de 50 000 par 5, tandis que la troisième portait sur une division de 50 000 par 60. La plupart étaient capables de répondre aux deux premières questions avec précision, et près de la moitié était dans un  éventail raisonnable de bonnes réponses pour la troisième (entre 750 et 900).

En matière d’argent, les erreurs sont très irritantes, les gens sont donc vraiment motivés à apprendre. Des chercheurs en neurosciences ont découvert que l’esprit humain possède une mémoire de travail à capacité très limitée.[iii]  À l’école, nous apprenons des données telles que les tables de multiplication et des algorithmes tels que la multiplication et la division grâce à une répétition et une pratique constante. Ces outils mathématiques permettent d’économiser notre mémoire de travail en offrant des raccourcis très forts qui facilitent un traitement numérique rapide, précis et avec peu de contrainte.

Sans ces outils, les adultes non scolarisés utilisent de l’argent en guise de calculatrice, ce qui leur donne des méthodes sans lesquelles ils ne pourraient pas calculer des chiffres plus importants. Par exemple, sans la table de multiplication, on ne peut pas calculer la valeur de sept billets de 500 ₹ puisqu’on ne peut pas faire « 5X7 ». Au lieu de cela, on comptera « 500 + 500 + 500 + 500 + 500 + 500 + 500 ». Ce processus est plus long et comporte un plus grand risque d’erreur (« combien de « 500 » ai-je ajouté jusqu’à présent ? »), notamment lorsque l’on est sous pression d’un temps imparti. Mais lorsqu’ils sont disponibles, les billets de roupies seront utilisés comme support des calculs.

Leçons pour les prestataires de services financiers

Tout en élaborant des produits et services financiers digitaux pour le marché d’expression orale, les prestataires de services financiers peuvent adapter leurs interfaces de manière à ce qu’elles s’accordent avec les habitudes et pratiques orales. Les clients d’expression orale peuvent utiliser plusieurs indices pour décoder les chiffres importants et, avec le temps, passer à des outils cognitifs plus avancés fournis tout au long de leur apprentissage.

En fait, une telle approche peut être utilisée pour tous les aspects de l’élaboration de services financiers. Par exemple, lors de la conception de campagnes d’éducation financière, les concepteurs peuvent s’appuyer sur des méthodes utilisées par des gens tels que Shanti pour la gestion de leur argent. Voir aussi notre brève présentation  sur la conception du portefeuille mobile MoWo pour la couche d’expression orale.

[i]  Selon les dernières données, l’Inde compte environ 264 millions d’adultes analphabètes âgés de 15 ans ou plus. Il y a également des millions d’individus néo-alphabètes qui ont de très faibles compétences dans la lecture et l’écriture. Les analphabètes et les néo-alphabètes forment ensemble le segment du marché « d’expression orale », dont près des deux tiers sont des femmes. Le terme « oralité » se réfère aux modes de pensée, d’expression et de gestion de l’information dans des sociétés où les technologies de littératie (en particulier l’écriture et l’impression) sont inconnues de la plupart des gens. L’oralité englobe non seulement la parole, mais également un large éventail de modes de gestion de l’information personnelle et collective, qui sont préférés aux textes dans les cultures orales, à savoir l’image, la marque, l’argent, l’apprentissage, le rituel et la chanson.

[ii] Le travail a été effectué sur le terrain avant la démonétisation.

[iii] Les travaux classiques sur la mémoire de travail ont été effectués par Baddeley, Allan D& Hitch, J.G. (1974). [Mémoire de travail. Dans G.H. Bower (ed). La psychologie de l’apprentissage et de la motivation : les progrès réalisés en matière de la recherche et de la théorie. Vol. 8, pages 47-89. Academic Press, New York] Baddeley, Allan D., and Hitch, J.G. (1974). Working memory. In G.H. Bower (ed). The Psychology of Learning and Motivation: Advances in Research and Theory. Vol. 8, pp. 47-89. Academic Press, New York.

Leçons tirées de l’économie monétaire à l’intention des prestataires de services financiers digitaux

Leçons tirées de l’économie monétaire à l’intention des prestataires de services financiers digitaux

Brett Hudson Matthews et Richa Valechha, mai 2017  

Shakuntala est une femme au foyer âgée de 48 ans qui vit avec son mari, ses deux fils, leurs épouses et un petit-fils dans le village de Siswan à Varanasi. Son mari s’occupe de la gestion de toutes les dépenses du ménage. En son absence, elle se charge parfois d’acheter les denrées alimentaires. Elle est toutefois seule responsable de l’achat de vêtements et de bijoux pour tous les membres de la famille pendant les mariages ou tout autre festival. Pour tout achat, Shakuntala doit tenir un compte et informer son mari des dépenses. Bien que Shakuntala n’ait jamais été à l’école, elle sait bien compter les sous et faire des calculs élémentaires avec des moyens très concrets qui sont souvent utilisés par des personnes d’expression orale.

Le terme « oralité » se réfère aux modes de pensée, d’expression et de gestion de l’information dans des sociétés où les technologies de littératie (en particulier l’écriture et l’impression) sont inconnues de la plupart des gens. L’oralité englobe non seulement la parole, mais également un large éventail de modes de gestion des informations personnelles et collectives, qui est préféré  aux textes dans les cultures orales à savoir l’image, la marque, l’argent, l’apprentissage, le rituel et la chanson.

Il existe une très grande population « orale » comme Shakuntala (dépourvue de compétences soit en littératie soit en numératie ou les deux) qui ne peut donc pas coucher un calcul sur une feuille. Elle est obligée de faire très lentement des calculs mentaux en particulier lorsqu’il s’agit de plusieurs chiffres, parce qu’elle a du mal à décoder les caractères numériques ou arithmétiques.

Afin de mieux comprendre les opportunités ainsi que les limites auxquelles font face les personnes d’expression orale dans l’utilisation des services financiers, nous avons effectué une étude dans divers villages de trois États de l’Inde à savoir: l’Uttar Pradesh, le Punjab et le Bihar. Nous avons observé que les personnes d’expression orale viennent vraiment en contact avec les chiffres lorsqu’elles commencent à participer à une économie monétaire (monétisation personnelle ou au niveau du foyer), puisque c’est seulement en ce moment qu’elles commencent à appliquer des concepts mathématiques élémentaires, telles que l’addition, la soustraction, la multiplication et la division. Cela les aide dans la gestion de leur argent, des dépenses commerciales et du foyer et régit en grande partie leur comportement financier.

Les résultats de notre étude nous aident à renforcer ce constat. Nous avons considéré trois paramètres dans l’évaluation des capacités de numératie de la couche d’expression orale à savoir :
1)    L’éducation ;
2)    L’âge ; et
3)    Le genre

Des problèmes mathématiques élémentaires basés sur des situations réelles ont été donnés aux répondants d’expression orale. Au premier essai, ils devaient calculer le problème mentalement. Si les répondants donnaient des réponses inexactes ou s’ils étaient incapables de résoudre le problème, on leur donnait une pile d’argent pour les aider à le faire. Nous avons élaboré un simple indicateur ayant une plage de 0 à 7 (1 point pour chaque bonne réponse calculée mentalement).

L’échantillon a eu un score moyen de 4,2. Les nouveaux apprenants en matière de numératie ont obtenu des résultats bien meilleurs (5) que ceux qui ne savent pas calculer (3,9).

Nous avons trouvé que la corrélation entre les compétences en calcul mental et l’education était insignifiante. Il y avait des répondants, comme Shakuntala, qui n’ont jamais fréquenté l’école, mais ont répondu promptement aux questions d’addition, de soustraction, de multiplication et de division élémentaire. Ils ont toutefois eu des difficultés lorsque notre équipe a posé des questions impliquant des calculs complexes, notamment sur les taux d’intérêt1 et la division2.

Les répondants plus âgés (en particulier dans la tranche d’âge de 46 à 60 ans) ont mieux réussi que les plus jeunes. La question sur une division à plusieurs chiffres était un peu complexe et nécessitait une certaine estimation. Une relation directe a été observée entre le pourcentage de gens qui y ont répondu correctement et leur groupe d’âge, c’est-à-dire qu’un bon pourcentage des personnes du groupe d’âge supérieur a répondu correctement à la question.

En moyenne, les capacités de calcul mental des jeunes de l’échantillon étaient inférieures à celles des gens qui ne sont pas allés à l’école et les 16 répondants de plus de 45 ans avaient des compétences de calcul mental équivalentes à celles des 19 répondants qui ont terminé une année ou plus d’études post-primaires.

Les femmes ont obtenu de meilleurs résultats contrairement aux prévisions (3,9 sur 7), parce que la plupart géraient les dépenses de leur foyer et étaient exposées à des calculs élémentaires.

Qu’est-ce-que cela nous dit ?

Les personnes qui sont plus activement impliquées dans des activités économiques (gagner de l’argent hors de leur domicile ou gérer activement les dépenses du foyer) ont moins de difficulté à gérer les chiffres. Une pratique assidue leur permet de maintenir ou même d’améliorer leurs capacités cognitives. Par exemple, un ouvrier qui peint des maisons est obligé de calculer le coût des intrants par pied carré. Un vendeur de légumes doit calculer le prix des différentes quantités de légumes achetées et vendues (y compris les pertes) ainsi que la marge bénéficiaire générale. Une femme au foyer qui gère les dépenses du ménage doit acheter des denrées alimentaires pour la famille, payer des factures d’électricité et calculer/faire le suivi de l’ensemble des revenus et des dépenses du ménage. Ainsi, la nécessité fréquente de manipuler des chiffres, des coûts et des liquidités permet aux gens d’acquérir une certaine rapidité dans les calculs.

Comme Shakuntala, Ramesh est une personne d’expression orale. On lui a posé une question de soustraction : Vous êtes au marché le samedi matin et vous souhaitez acheter, au magasin, un sac de riz qui coûte 780 ₹. Quel reliquat devriez-vous obtenir de 1 000 ₹ ?

Il a fait un calcul mental et est arrivé à la réponse de 320 ₹. Comme il ne pouvait pas donner la bonne réponse à la première tentative, on lui a remis 5 025 ₹ en l’invitant à recalculer. En une  minute, il a refait le calcul à l’aide de l’argent et a répondu 220 ₹, se corrigeant lui-même. Lorsqu’on lui a demandé comment il avait calculé la première fois, Ramesh a expliqué que dans le calcul mental, il a soustrait en deux étapes: (i) 700 ₹ de 1 000 ₹ et (ii) 80 ₹ de 100 ₹, et a obtenu respectivement 300 et 20 ₹, puis il a ajouté ces deux chiffres. Il n’était pas en mesure de comprendre que 780 ₹ était plus proche de 800 ₹ et que la réponse approximative aurait donc dû être légèrement supérieure à 200 ₹.

Sur le terrain, nous avons constaté que les adultes d’expression orale utilisaient l’argent comme une simple calculatrice, ce qui leur donnait des méthodes pour le calcul de chiffres plus importants qu’ils ne pourraient normalement gérer. Les billets de roupie leur offrent de nombreuses compétences en matière de gestion micro-entrepreneuriale du foyer. Par exemple, le cash implique:

  • Des valeurs nominales normalisées, qui ont des relations normalisées entre elles, se référant et évoquant le système de numération indo-arabe qui est à la base du système financier ;
  • Un zéro formel et une valeur de position explicites ;
  • Des valeurs de dénomination qui fonctionnent dans la plage de référence utile de l’économie locale et facilitent le comptage et le traitement rapides de chiffres plus importants ; et
  • Un écosystème d’institutions, de pratiques et d’habitudes culturelles très développé et bien établi.

Cela signifie que l’économie monétaire est devenue une école informelle et des points de référence pour le calcul mental. Dans cette « école », les gens sont hautement motivés à investir de façon assidue leur attention.

La solution de services financiers digitaux offre-t-elle à la couche d’expression orale l’apprentissage à l’instar de l’argent liquide ?

En Inde, comme dans de nombreux pays, l’économie basée sur l’argent liquide semble être plus accessible au segment d’expression orale que le système financier et les gens économiquement actifs réagissent en acquérant des compétences étonnamment avancées en calcul mental. Cependant, leur incapacité à lire les notations arithmétiques les empêche d’accéder directement aux services financiers, puisqu’ils seront encore obligés de dépendre de leurs homologues alphabètes. Avec l’avènement de la technologie et des portefeuilles électroniques, les gens ont aujourd’hui accès à des services bancaires simples et pratiques. Étant donné que ces portefeuilles utilisent beaucoup de texte et contiennent des icônes abstraites, leur utilisation se limite à la couche alphabétisée et ne couvre donc pas le segment d’expression orale.

Le fait de comprendre le phénomène de l’oralité en Inde permet bien de saisir pourquoi certaines des innovations digitales (portefeuilles digitaux, interfaces de paiement) n’ont pas été adoptées à grande échelle.  Cela doit donc pousser les concepteurs à penser à la nécessité de concevoir des interfaces digitales qui tiennent compte du comportement des personnes d’expression orale.

 1Question sur le taux d’intérêt : à combien est-égal 100% de 1 000 INR ?

2 Question division : Si vous devez vous fixer comme objectif d’économiser 50 000 ₹ dans 5 ans, combien devez-vous économiser chaque mois pour atteindre votre objectif ?

Matthews, Brett Hudson (2016). Oral Financial Numeracy, My Oral Village Inc., Toronto, p. 26 [Calculs financiers oraux], My Oral Village Inc., Toronto, p. 26.

Une approche stratégique pour les réseaux d’agents des services financiers digitaux de la nouvelle génération

Une approche stratégique pour les réseaux d’agents des services financiers digitaux de la nouvelle génération

William Nanjero, Jacqueline Jumah et Isaac Ondieki, septembre 2017

Nos sincères remerciements et gratitudes à Abhinav Sinha (EKO India), Tamara Cook (FSD Kenya), Kwame Oppong (CGAP), Paul Mbugua (Eclectics), Paul Musoke (FSD Africa), et Abigail Komu (Consultante indépendante).

D’aucuns soutiendront que bientôt les réseaux d’agents disparaitront. Et même si tel sera le cas, ce ne sera pas pour demain. À notre avis dans les pays en développement où vivent 75% des populations non bancarisées, les agents resteront encore les principaux relais entre l’argent en espèce et les valeurs numériques. Cela dit il faut reconnaitre que la gestion des réseaux d’agents demeure l’élément le plus onéreux de la chaine des valeurs des services financiers digitaux en cela qu’elle absorbe près de 40 à 80% des revenus de l’entreprise.

Le 23 juin 2017, MicroSave Consulting (MSC) a conclu sa mission de quatre ans, « le Programme ANA » (Agent Network Accelerator Programme), en organisant un atelier d’un jour à Nairobi.  Une occasion qui a permis aux experts et représentants du secteur venus de différentes institutions de se pencher sur les leçons apprises au fil des ans et de discuter des modèles d’agents de la prochaine génération.

D’après les études de l’Institut Helix, notamment les études ANA (accélérateur de réseaux d’agents) qui ont une envergure nationale, il est évident que la plupart des prestataires de services financiers comprennent désormais les principaux défis liés à la gestion des réseaux d’agents et leur obligation ultime d’aller au-delà du rôle d’agent pour servir de passerelle. Ils doivent mettre au point des stratégies qui tiennent compte de l’évolution du marché. Du côté de la demande, les besoins, les préférences et les perceptions des clients changent constamment. Parallèlement du côté de l’offre, il est de plus en plus vital de gérer les coûts tout en offrant des services efficaces à tous les segments du marché.

L’atelier de Nairobi a identifié deux éléments fondamentaux des stratégies de déploiement de réseaux d’agents qui sont prometteurs pour l’avenir. Il s’agit de l’interopérabilité et de l’innovation qui sont une garantie de modèles d’agents durables capables de s’adapter plus facilement à l’évolution permanente des environnements commerciaux.

L’interopérabilité

Dès 2012, les experts du secteur ont compris que l’avenir se trouve dans un marché à la fois ouvert et entièrement interopérable. De nombreux écrits ont été consacrés à l’interopérabilité et ses avantages. Or à la charnière de l’interopérabilité se trouve « l’androïde des agents » ou l’agent universel, ce qui signifie que les acteurs de l’industrie devront servir les clients à travers un réseau partagé. Ainsi, les banques, les opérateurs de réseaux de téléphonie mobile et les entités tierces de fintech  partageront tous ensemble un agent universel. Ce dernier, à l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui avec les agents non exclusifs, n’a pas besoin de garder des e-valeurs séparément pour chaque client. Les services de l’agent universel reposent essentiellement sur la possibilité de faire une comparaison entre les produits et les services, créant ainsi un marché plus transparent et permettant aux clients d’accéder plus aisément à des informations.

En matière d’offre de l’écosystème, une plateforme unifiée permettrait aux clients d’avoir accès aux services financiers de tous ceux qui désirent les offrir. Avec des agents partagés et une e-devise unifiée, les prestataires se concentrerons à offrir des produits pertinents au lieu de passer leur temps à créer des réseaux d’agents ou des canaux onéreux qui réduisent leurs profits.

Pour ce qui est de la demande, les clients, dont les désirs ne cessent d’évoluer, commencent à porter leurs regards au-delà des produits disponibles sur le marché. Ils recherchent des services et des prestations de qualité. La révolution qui a éclaté dans le domaine des services financiers a gagné les dispositifs mobiles portables et l’internet des objets (IOT). Les attentes qu’ont les clients des prestataires de services financiers ont également évolué. Aujourd’hui plus de la moitié des interactions des banques avec les consommateurs se fait en ligne ou par des canaux mobiles.

Un rapport d’Accenture a identifié un certain nombre de facteurs qui ont suscité des changements dans le paysage de la finance digitale. Le rapport note que les consommateurs sont de plus en plus  disposés à donner plus d’informations personnelles en échange d’avantages de la part des prestataires. Les plateformes digitales attirent beaucoup plus de jeunes consommateurs qui les utilisent comme des alternatives pour accéder aux services financiers, tandis qu’un plus grand nombre de clients a commencé à accepter des services d’appui informatisés. Compte tenu de ces tendances, les prestataires de services financiers sont obligés d’opérer constamment des innovations et de créer de nouveaux produits et services pour assurer leur propre survie.

Les acteurs qui sont derrière l’agent universel décrit ci-dessus créent collectivement « le magasin financier ». La compétition entre les prestataires se joue en termes de produit et non de canal. Les clients ont donc accès à ce qui est disponible aux points de vente des agents universels où ils choisissent leurs propres produits et leurs cas d’utilisation.

Jusqu’à présent les prestataires sont habitués à opérer des réseaux de distribution individuels coûteux et ont souvent du mal à suivre l’évolution des besoins des clients dont le désir est d’avoir un accès plus simplifié et rapide. Il est donc plus sage de se concentrer sur l’offre de produit et de partager les réseaux d’agents afin de répondre rapidement à l’évolution constante de la demande.

Les experts de l’atelier voient un potentiel dans le regroupement des branches d’activités car cela permet aux institutions de travailler ensemble et d’offrir des services financiers élémentaires à valeur ajoutée. Si nous prenons par exemple les besoins fondamentaux des populations à faibles revenus à se nourrir, se vêtir et se loger nous devons nous poser les questions suivantes : comment ces clients dépensent-ils leurs revenus pour satisfaire ces besoins ? Comment les prestataires de services financiers peuvent-ils établir des partenariats avec les entreprises des secteurs qui satisfont ces besoins pour créer des produits et services à valeur ajoutée et faire en sorte que leurs offres soient pertinentes pour cette population ? Et si nous prenons le cas des segments à revenus plus élevés, notre question sera de savoir à quels autres besoins ces derniers consacrent leurs revenus en dehors de leurs besoins fondamentaux. Les réponses à ces questions permettront d’orienter les stratégies des services financiers pour une meilleure rentabilité des agents dans l’avenir.

La manière dont les services financiers digitaux sont en train d’opérer une transformation dans le secteur agricole (m-agric) illustre bien ce regroupement. Il faut tout d’abord établir des structures de paiement appropriées dans le secteur agricole pour l’amélioration du secteur. Une fois cet objectif réalisé, la croissance des autres composantes des services financiers suivra. L’une de ces composantes qui est fondamentale pour les chaines de valeur agricoles est l’accès au crédit.

Exemple : Umati Capital (UCAP) au Kenya

Umati Capital est un intermédiaire financier non bancaire qui s’occupe du financement de chaines d’approvisionnement à travers diverses chaines de valeur. Il utilise la technologie pour offrir le financement aux PME qui approvisionnent les sociétés de leurs partenaires commerciaux. L’objectif d’Umati Capital est de résoudre deux principaux problèmes de ses clients identifiés:

  • L’accès aux fonds de roulement par les petits fournisseurs des entreprises de moyenne et grande taille ;
  • La fourniture d’un programme de financement fournisseur adapté aux cycles de remboursement de ce dernier.

Aujourd’hui impliqué dans le secteur laitier au Kenya, l’UCAP utilise la technologie pour prendre rapidement des décisions de prêt. Grâce à des investissements providentiels, l’UCAP a mis en place des applications mobiles à chaque étape de la chaine de valeur pour saisir des informations et informer les petits paysans des décaissements de leurs prêts par le biais de portefeuilles électroniques. L’UCAP opère actuellement un programme pilote impliquant 320 producteurs laitiers. Les résultats sont prometteurs et le prestataire se prépare à installer deux processeurs importants afin de couvrir 200 000 producteurs laitiers.

L’innovation

Les prestataires ont besoin d’un processus d’innovation rapide afin de répondre au changement constant des demandes des consommateurs. À l’avenir ils devront continuer de privilégier l’innovation car ils sont tenus d’offrir des services financiers qui répondent aux besoins et modèles mentaux du marché en matière de gestion monétaire afin d’avoir un impact social réel.

Nous assistons déjà à une certaine innovation avec m-agric, m-health, m‑water, m-courant, etc. grâce aux regroupements opérés dans ces secteurs. Cependant cette innovation n’est pas encore à grande échelle en raison de l’absence de partage et d’analyse de données susceptibles de faire en sorte que les services soient pertinents pour la vie quotidienne des clients. Cela est crucial et devrait être considéré afin de créer davantage de cas d’utilisation du digital pour les clients. Le « modèle d’agents universels » sera une opportunité pour la création d’une banque de données plus riche où l’identification des 5V des données (valeur, volume, vitesse, véracité et variété) permettra de poursuivre plus intensément l’innovation des produits. Une telle innovation axée sur la satisfaction des demandes des clients est importante pour assurer la durabilité des réseaux d’agents et sauvegarder également la viabilité des agents.

Comment pouvons-nous nous assurer l’adhésion des prestataires ?

Il est évident qu’il y a beaucoup à gagner de ces stratégies dans l’avenir ; des gains sous forme de nouveaux produits, de qualité supérieure, des réseaux d’agents moins onéreux, d’une meilleure gestion de liquidité, de l’argent qui demeure digital dans l’écosystème, de nouveaux clients et de nouveaux cas d’utilisation.

Toutefois l’adoption par les prestataires de services financiers se heurte aux obstacles ci-dessous :

  1. Des coûts irrécouvrables : de nombreux prestataires ont déjà fait d’énormes investissements dans les systèmes ou les modèles de distribution actuels en termes de frais, de temps et d’effort. Comment faire fi de tout cela et s’ouvrir maintenant au partage ? Évidemment les prestataires seront heureux de récolter les fruits des systèmes et des réseaux d’agents existants avant de se lancer dans l’arène de la coopétition (la collaboration dans la compétition). En fait pour de nombreux prestataires, leurs réseaux d’agents sont une source fondamentale d’avantage concurrentiel. Mais en fin de compte tout sera question de temps et de la nature du marché. Avec l’évolution du marché au bout du rouleau, toute tentative pour s’accrocher au passé sera un moyen sûr de décadence, car chemin faisant les plateformes et les réseaux de distribution des prestataires deviendront de plus en plus dépassés.
  2. L’horizon-temps : comme l’a fait remarquer la GSMA, il faut à la fois d’énormes investissements et une intention sérieuse pour assurer le succès et la rentabilité des systèmes de mobile money. En fait l’investissement fait la différence entre des déploiements de mobile money qui « sprintent » et ceux qui « boitent ». Mais le problème de nombreux prestataires est qu’ils n’ont pas suffisamment investi alors qu’il s’agit d’un domaine qui exige un énorme investissement initial et ensuite des investissements continus pour arriver à l’échelle nécessaire avant de réussir. Il est donc raisonnable de penser que nombre de ces prestataires hésiteront à embrasser des investissements supplémentaires pour le futur parce qu’ils anticipent de longues périodes de seuil de rentabilité. Dans ce cas l’idéal serait de voir les choses dans une perspective collective. En prenant plusieurs entités/prestataires et le regroupement des volumes d’une base rassemblée de clients et d’un nombre réuni de transactions, le jeu de seuil de rentabilité, où un prestataire espère des profits des transactions qu’il anticipe d’une source unique après une période de temps, cesserait d’être linéaire pour passer à une phase où il fait des profits à partir de sources parallèles à cause du jeu des partenariats. L’argent dégagé avec l’ouverture des interfaces de programmation (API) où chaque appel API coûte quelque chose en est un exemple.
  3. Les risques : les prestataires vont sûrement exprimer leurs inquiétudes sur les nouveaux risques imprévus ou anticipés du modèle de coopétition. Cependant il est nécessaire de les embrasser afin d’élaborer des stratégies d’atténuation conséquentes pour la prestation de services financiers. Pour cela il est essentiel d’identifier et de documenter collectivement les risques au fur et à mesure qu’ils se présentent afin de se préparer pour se prémunir contre leurs futures manifestations. En réalité le modèle de coopétition peut faciliter le partage d’informations et d’intégration des systèmes pour une meilleure atténuation des risques. La peur des risques ne peut qu’entraver l’innovation à mesure que le marché évolue

Conclusion

Est-il possible de commencer à concevoir le réseau de distribution de demain aujourd’hui ? Comment élaborer des déploiements qui facilitent et encouragent un équilibre entre l’offre et la demande ? La solution réside dans la capacité à trouver cet équilibre. On peut l’explorer en mettant au point une devise unique au service de multiple services financiers et une plateforme de demande auto initiée en temps réel pour les clients, en encourageant l’innovation et la coopétition, tout en visant l’impact social pour une pertinence quotidienne. Le futur commence dès demain !

Éducation financière : est-ce le moment de la repenser ?

Éducation financière : est-ce le moment de la repenser ?   

Graham A.N. Wright, Angela Wambugu, Julie Zollmann et Daryl Collins, Novembre 2011

Que ce soit dans les milieux pauvres ou aisés, l’éducation financière traditionnelle repose sur une approche pédagogique axée sur le format scolaire pour enseigner des notions financières de base telles que la création d’un budget, la gestion de l’endettement ou le calcul des intérêts. Nous devons repenser le processus d’éducation financière pour le fusionner avec le marketing produit, afin de le rendre plus pertinent pour les clients et plus économique pour les établissements financiers.

Une étude de Zollmann et Collins1 montre que l’éducation financière classique est inadaptée, surtout pour les personnes défavorisées, que ce soit en termes de contenu ou d’approche pédagogique :

  1. Contenu : pour les pauvres, les décisions financières ne sont pas des choix analytiques importants et peu fréquents concernant l’affectation de leur argent. Leur gestion financière prend plutôt la forme d’un cycle permanent et continu d’entrées et de sorties d’argent irrégulières et incertaines. Elle consiste avant tout à s’imposer une discipline. Nos conversations montrent que les Kenyans possèdent déjà des compétences solides en matière de budget et d’épargne. Leur déficit de connaissances concerne plutôt le fonctionnement des produits financiers et la manière dont ceux-ci pourraient les aider à persévérer et à réaliser leurs objectifs à court terme et à long terme.
  2. Approche : les participants à l’étude indiquent que la gestion financière est un sujet qui leur serait difficile d’apprendre dans une salle de classe. C’est avant tout une question d’expérience. Les gens essayent d’abord des produits financiers en limitant leurs risques avec de faibles montants pour vérifier que les performances du produit sont conformes à leurs attentes avant de s’engager sur des montants plus importants. Un feedback clair et fréquent et la possibilité d’obtenir des réponses semblent être les facteurs clés d’un essai produit réussi.

Les leçons tirées par les clients :

  1. À partir de leur propre expérience : Zollmann et Collins font l’hypothèse que toute intervention qui aide les clients à en savoir davantage sur leurs propres opérations et à vérifier que le produit répond à leurs attentes en termes de fonctionnement permet d’augmenter l’usage du produit. Par exemple, si les clients ont la possibilité de vérifier fréquemment et facilement leur solde et les frais encourus, nous pensons qu’ils utiliseront le produit de manière plus intensive. Nous appelons cela une intervention de feedback à fréquence élevée.
  2. À partir de l’expérience de leurs proches : l’étude de Zollmann et Collins constate également que la plupart des personnes ont tendance à observer les autres et à tirer les leçons de leurs réussites ou de leurs échecs. Par conséquent, la présentation d’un produit par un pair se traduira par une plus grande aisance et une meilleure connaissance du fonctionnement du produit. Nous appelons cela une intervention de marketing social.

Il existe également des obstacles provenant des donateurs/sponsors de l’éducation financière, qui estiment que celle-ci constitue un bien public et que les établissements financiers ne devraient pas s’en servir pour commercialiser leurs produits. Bien que cette position s’explique par la volonté d’éviter une exploitation des consommateurs par les établissements financiers, elle empêche un développement complet des compétences financières des consommateurs. Pour améliorer les compétences financières, il est nécessaire d’enrichir les connaissances au moyen d’exercices pratiques qui facilitent l’internalisation des concepts de gestion financière. Ces connaissances doivent être complétées par des informations sur les produits et les services disponibles et la manière dont ils fonctionnent. Cela permet aux consommateurs de prendre des décisions éclairées quant aux produits qu’ils souhaitent utiliser, et d’en tirer le meilleur parti, dans l’intérêt commun de l’établissement financier et de ses clients potentiels. Cette approche améliore également les compétences financières des consommateurs en leur permettant de faire l’expérience de résultats positifs dans le cadre d’un choix éclairé et de l’utilisation de produits et services qui répondent à leurs besoins.

Enfin, il est essentiel de faire le lien entre éducation financière et produits existants, non seulement à cause de la nécessité d’offrir aux consommateurs la possibilité d’utiliser et de faire l’expérience des produits, mais également parce que cela offre la possibilité de dispenser une formation financière à grande échelle dans le cadre des efforts de commercialisation de ces produits. L’alternative est une éducation financière à petite échelle dispensée dans le cadre d’initiatives à but non lucratif ou des efforts de responsabilité sociale des entreprises – avec plus de 2 milliards de personnes en situation d’exclusion financière, l’ampleur de ces efforts sera loin d’être suffisante.

Le moment est clairement venu de tester l’efficacité d’une éducation financière alternative, expérientielle et centrée sur les produits par rapport aux formations financières traditionnelles. Certaines institutions financières travaillent déjà plus ou moins dans ce sens :

 

KGFS en Inde

KGFS, qui fait partie de IFMR Trust, s’appuie sur des « gestionnaires de patrimoine » pour distribuer sa gamme de produits financiers aux 2 500 clients de ses agences. Le modèle KGFS s’articule autour du concept de bien-être financier et a pour objectif de maximiser le bien-être financier de chaque individu ou entreprise. Le processus de souscription comprend une évaluation des projets d’avenir des clients, de leurs revenus, de leurs dépenses et de leurs patrimoine afin d’identifier les besoins potentiels du ménage en termes de services financiers.

Pour réaliser cette évaluation et y répondre, KGFS se sert d’un cadre d’analyse évolutif qui comporte quatre volets :

  1. Prévoir (pour les aspirations futures : éducation, mariage, logement, achat de terrain ou d’équipement professionnel, etc.)
  2. Croître (dans le cadre d’activités d’investissement au moyen de prêts ou d’épargne)
  3. Protéger (au moyen de produits d’assurance décès, d’assurance bétail ou d’assurance accident)
  4. Diversifier (dans le cadre d’investissements dans un large éventail d’actifs en évitant la concentration)

Les gestionnaires de patrimoine sont formés à discuter avec les clients et à les interroger sur leurs projets et besoins financiers. Cela leur permet de remplir un questionnaire détaillé, qui est ensuite téléchargé dans le système de gestion de patrimoine de KGFS pour déterminer les produits à vendre au client parmi les quatorze de la gamme KGFS. KGFS sait que les informations collectées au départ ne sont pas forcément précises, mais c’est la conversation autour des aspirations financières des clients et des produits qui les aident à réaliser leurs projets qui permet d’avoir un processus de conseil financier personnalisé. Les clients commencent souvent par un seul produit de crédit pour tester KGFS et ses intentions, mais les conversations de suivi permettent bien entendu d’obtenir des informations de plus en plus précises et de générer des opportunités de ventes supplémentaires. Les gestionnaires de patrimoine ne sont pas évalués en fonction des produits vendus, mais plutôt en fonction du bien-être financier de leurs clients, tel que mesuré par leur patrimoine net et la mesure dans laquelle celui-ci est correctement protégé et diversifié.

 

Kashf Microfinance Bank au Pakistan 

Dans le cadre de l’initiative « Safe Places to Save » de la fondation Bill & Melinda Gates, l’organisation Women’s World Banking (WWB) a apporté son soutien au lancement d’un produit d’épargne de Kashf Microfinance Bank (KMB) plus particulièrement destiné aux femmes à faibles revenus. Afin d’aider KMB à toucher la clientèle à faibles revenus de la Fondation Kashf pour leur proposer un accès à l’épargne, WWB a mis au point une approche holistique qui associe éducation financière, information produit et un outil visuel de planification d’épargne facilement utilisable par une clientèle ayant un faible niveau d’alphabétisation. Ce programme s’appuie sur l’expertise interne du Département « Gender Empowerment and Social Advocacy » (GESA) de la Fondation Kashf.

Dans le cadre de cette initiative, GESA organise régulièrement des session d’éducation financière, à la fois dans les agences de la Fondation qui abritent des kiosques KMB et au domicile des clientes. Portant sur la définition d’objectifs, la planification et la budgétisation, ces sessions comportent un module de présentation et d’explication du compte d’épargne KMB. Les clientes reçoivent une fiche visuelle qu’elles peuvent remplir elles-mêmes pour les aider à choisir les modalités d’épargne les plus adaptées à leur situation (objectif d’épargne, versements mensuels, durée). Les premières réactions des clientes concernant cet outil et le compte d’épargne ont été globalement positives.

 

Compte d’épargne « Safe and Smart » pour adolescentes vulnérables au Kenya et en Ouganda

Depuis 2008, en partenariat avec le Conseil de la Population et quatre institutions financières, MicroSave Consulting (MSC) met en œuvre un programme d’épargne jeunesse destiné aux adolescentes de 10 à 19 ans qui s’appelle « The Safe and Smart Savings Account for Vulnerable Adolescent Girls » (SSSVAG). L’un des éléments clés de ce programme holistique est une formation financière, qui a pour objectif de promouvoir et de renforcer une culture d’épargne chez les participantes et de leur donner confiance en elles dans leurs relations avec les prestataires de services financiers.

Les adolescentes sont formées aux principaux aspects de l’épargne, dont notamment les avantages de l’épargne, le choix des objectifs d’épargne et la définition d’un plan d’épargne. Cette formation comporte des exercices pratiques pour faciliter l’assimilation de ces notions.

La formation a été adaptée d’un programme générique pour répondre aux besoins du segment ciblé. La terminologie a été simplifiée et la durée des sessions a été réduite pour tenir compte du niveau de concentration et de la disponibilité des participantes. Un sujet intitulé « Dream Big » a été ajouté au programme pour illustrer l’importance des compétences financières dans la vie des jeunes.

La formation est dispensée par des animateurs, mais les jeunes filles reçoivent également un manuel interactif qui contient des jeux et des énigmes pour faciliter l’apprentissage et la mémorisation des concepts. En plus des concepts de base de l’épargne, les jeunes filles sont formées au compte d’épargne et à son fonctionnement. Elles ont ensuite la possibilité d’ouvrir un compte en étant aidées pendant ce processus. Les premiers résultats montrent que les participantes économisent davantage en montant et en fréquence qu’elles ne le faisaient avant l’ouverture d’un compte d’épargne formel.

 

1 Zollmann, Julie et Daryl Collins, Financial Capability And The Poor: Are We Missing The Mark?,

Financial Services Deepening Trust, Kenya FSD Insights, décembre 2011

http://www.fsdkenya.org/insihts/11-01- 12_FSD_Insights_Branchless_banking_issue_02.pdf

 

La démocratisation des services financiers

La démocratisation des services financiers

 

Puneet Chopra, Paresh Rajde, Vivek Anand, Samveet Sahoo et Partha Ghosh, avril 2016

Veuve et âgée de 41 ans, Sheetal est une vendeuse ambulante de légumes qui vit seule à Bombay. Elle souhaitait développer son activité en augmentant son stock et en achetant une charrette. Elle dispose d’un compte bancaire, ouvert dans le cadre du programme Jan Dhan Yojana du premier ministre, mais n’a pas pu obtenir de prêt auprès de sa banque faute de garantie ou d’un historique d’opérations. Elle ignore en effet l’importance d’effectuer des opérations régulières sur son compte. En revanche, elle envoie régulièrement de l’argent à sa mère par l’intermédiaire d’un agent Suvidhaa (propriétaire d’une petite épicerie) pour payer la scolarité de ses filles qui vont à l’école dans son village natal. L’agent lui a récemment parlé de la possibilité d’obtenir un prêt auprès de Suvidhaa (et Axis Bank) et elle a décidé d’en profiter. En moins d’une heure, il a vérifié qu’elle respectait les critères d’emprunt et lui a confirmé l’accord de prêt. Elle est sortie du magasin avec le montant du prêt décaissé sur une carte bancaire prépayée. Le lendemain, elle a retiré environ la moitié de la somme à un distributeur de billets près de chez elle pour acheter davantage de légumes à vendre. Elle prévoit d’acheter une nouvelle charrette prochainement, en retirant le reste de l’argent disponible sur sa carte. Malheureusement, très peu de personnes pauvres comme Sheetal ont la possibilité d’emprunter auprès des banques pour leurs besoins personnels ou professionnels.

Pour reprendre l’expression de Nandan Nilekani, la « démocratisation du crédit » (en vue de répondre aux besoins des secteurs productifs comme des segments pauvres et marginalisés de la société) figurait parmi les objectifs initiaux de la nationalisation de quatorze banques en 1969. Cinquante ans plus tard, il s’avère que les banques traditionnelles continuent de servir un nombre limité d’emprunteurs de grande taille, conduisant à ce que l’enquête économique pour 2016-17 appelle un « double problème de bilan ».

En facilitant l’accès au micro-crédit pour plus de 28 millions de clientes, les institutions de microfinance (IMF) jouent un rôle de premier plan pour démocratiser en partie cette activité. Une grande partie de la demande reste néanmoins non satisfaite, sauf par des prêteurs sur gage du secteur informel qui pratiquent des taux usuraires.

De son côté, la mise en place du système de numéro d’identification unique Aadhaar a permis une révolution silencieuse. Selon Nandan, « l’Inde a une occasion unique de créer une nouvelle infrastructure alternative de crédit qui pourrait faciliter l’accès au crédit pour des millions d’entreprises et d’individus, grâce à la convergence de la récente légitimité législative d’Aadhaar et de l’innovation réglementaire, de la technologie et de la numérisation. »

En plus du système Aadhaar, le « Stack » (empilement) indien est en voie de transformer les paiements, les services financiers et la protection des consommateurs en Inde. Il se compose de quatre « couches » : à la base se trouve le système Aadhaar d’identification digitale et son extension sous la forme du trinôme JAM (Jan Dhan avec 213 millions de comptes, Aadhaar qui couvre 97 % de la population adulte et la téléphonie mobile avec plus d’un milliard d’utilisateurs enregistrés et plus de 300 millions de smartphones). La numérisation des documents s’appuie sur l’identité digitale (vérification en ligne de l’identité : eKYC, signatures électroniques) ainsi que sur un répertoire des documents numériques (DigiLocker) à des fins de stockage, de partage et autres.

La numérisation des paiements englobe un large éventail de systèmes et plateformes qui permettent à toutes les catégories de population de réaliser facilement des opérations de paiement électronique peu coûteuses. Les systèmes de paiement AEPS (Aadhaar-Enabled Payments System) et APB (Aadhaar Payments Bridge) et le système de virements interbancaires instantanés IMPS (Immediate Payment Service) qui utilise la téléphonie mobile traitent déjà plus de 100 millions d’opérations par mois pour un montant supérieur à 200 milliards de roupies indiennes (en date de février 2016). Une interface unique de paiement appelée UPI (Unified Payments Interface) a récemment été introduite pour démocratiser les paiements et faciliter l’interopérabilité d’une large gamme d’instruments de paiements allant au-delà des seuls comptes bancaires. Le service de paiement de factures BBPS (Bharat Bill Payments Service) permettra au grand public de payer les factures de services collectifs. La dimension du consentement s’inscrit dans le cadre de l’OpenPDS (open personal data store) mis au point par le Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ce système permet aux utilisateurs d’accéder à une base de données (« store ») contenant l’ensemble de leurs données à caractère personnel et d’en donner accès à des tiers de façon sélective. Ce système garantit la confidentialité des données, améliore la protection des consommateurs et permet aux utilisateurs de se constituer un répertoire de leurs « empreintes digitales » qui fournira aux prestataires de services financiers les informations dont ils ont besoin pour prendre des décisions en matière de produits financiers.

Les innovateurs et les prestataires de services à la pointe de la technologie s’appuient aujourd’hui sur les bases existantes du « Stack » indien pour proposer des produits et services financiers innovants. En collaboration avec Axis Bank, Suvidhaa a été l’un des premiers prestataires de services financiers grand public à utiliser la vérification d’identité en ligne (e-KYC) au niveau de l’ensemble de ses points de distribution. Grâce à cela, Suvidhaa a pu lancer un autre produit novateur : « Nano Credit », qui vise les consommateurs et les petites entreprises qui font régulièrement des opérations auprès des points de vente de Suvidhaa.[1] Il s’agit d’un prêt amortissable d’un montant minimum de 225 US$ sur une durée de 18 mois. Le taux d’intérêt est de 22 % par an, avec le projet de le réduire davantage. À ce jour, deux-tiers environ des prêts souscrits le sont à des fins professionnelles. Le tableau ci-dessous compare les caractéristiques des prêts de différents prestataires : taux d’intérêt, montant minimum, délai de traitement et objet.

 

Prestataire Produit Taux annuel Montant minimum (US$) Délai de traitement Objet
Suvidhaa (Inde) Nano credit 22 % 225 60 min Création de moyens de subsistance, besoins personnels ou situations d’urgence
IMF (Inde) Prêts de groupe à responsabilité conjointe 26 % 267 7 à 10 jours Officiellement pour la création de moyens de subsistance, mais très souvent à des fins de consommation
IMF (moyenne mondiale) Micro-crédit 36 % Information non disponible Une semaine en général Officiellement pour la création de moyens de subsistance, mais très souvent à des fins de consommation
Safaricom (Kenya) M-Shwari 138 %* 25 Immédiat Besoins de consommation en grande majorité

* la commission facturée est de 7,5 % par mois

 

Suvidhaa et Axis Bank sont en mesure d’offrir des prêts de montant comparable à ceux du secteur de la micro-finance, mais à des taux plus bas et avec un délai de décaissement beaucoup plus rapide. De plus, les prêts sont généralement accordés à des clients qui n’ont pas accès au crédit auprès d’autres sources, y compris les IMF. Par rapport aux IMF mondiales et aux prêts M-Shwari largement applaudis, le montant minimum et les délais de traitement sont (dans l’ensemble) nettement plus avantageux.

Plusieurs facteurs expliquent la supériorité de l’offre Suvidhaa : un crédit scoring rapide et sophistiqué des demandes de prêt qui repose sur un algorithme combinant plus de 85 critères d’analyse (comme par exemple la nature, la fréquence et le montant moyen des opérations, les soldes des comptes, les lieux d’envoi et de réception ou les coordonnées de l’agent émetteur) couvrant plus d’un an d’historique des opérations, la vérification électronique de l’identité des clients (e-KYC), une évaluation rapide par l’équipe bancaire, un contrôle des bureaux de crédit et un décaissement digital au moyen de cartes prépayées complètement interopérables.

Suvidhaa prévoit d’utiliser à l’avenir la signature électronique pour le consentement des clients afin d’éliminer l’étape de signature manuscrite, ce qui permettrait de réduire de 15 minutes le délai de traitement des demandes et de faciliter encore plus le processus de prêt pour les clients. Des efforts sont en cours pour mettre en place une connexion directe avec les bureaux de crédit indiens, ce qui permettrait à Suvidhaa d’offrir un traitement instantané des demandes de prêt de ses clients.

Pendant les trois mois de l’essai pilote, Suvidhaa a décaissé plus d’un millier de prêts qui n’affichent pour le moment aucun impayé. Dans les 48 heures qui suivent le décaissement de chaque prêt, l’emprunteur reçoit un coup de fil qui lui rappelle ses obligations, le fait que le prêt est déclaré auprès des bureaux de crédit et les conséquences d’un éventuel défaut de paiement. Une semaine avant la date d’échéance de la première mensualité, le système envoie un rappel du montant dû à l’agent qui a décaissé le prêt (et qui reçoit une commission sur les remboursements mensuels de l’emprunteur). Ce rapport aide et encourage les agents à rappeler aux clients que les mensualités seront automatiquement prélevées sur leur compte d’épargne et qu’il est donc important qu’ils veillent à ce que leur compte soit approvisionné en conséquence.

Suvidhaa et Axis Bank sont tellement satisfaits des résultats de l’essai pilote qu’ils prévoient déjà d’étendre cette activité de prêt à dix mille emprunteurs en l’espace d’un an, dans le cadre d’un lancement plus large couvrant des agglomérations de petite taille, puis des zones rurales. Il est également prévu de lancer une facilité de découvert, ainsi que des prêts de montant plus élevé destinés aux entreprises qui figurent parmi les 15 % de clients les plus importants de Suvidhaa et qui possèdent généralement un compte permettant l’identification « e-KYC ». Avec près de 35 millions de clients, qui n’ont pour la plupart pas d’autre « empreinte digitale » que celle de leur historique d’opérations avec Suvidhaa, l’organisation est particulièrement bien placée pour démocratiser le crédit à grande échelle grâce à la technologique.

 

[1] Les personnes comme Sheetal n’ont souvent aucune empreinte digitale permettant aux prêteurs d’évaluer et de mesurer leur capacité de remboursement.