La démocratisation des services financiers

La démocratisation des services financiers

 

Puneet Chopra, Paresh Rajde, Vivek Anand, Samveet Sahoo et Partha Ghosh, avril 2016

Veuve et âgée de 41 ans, Sheetal est une vendeuse ambulante de légumes qui vit seule à Bombay. Elle souhaitait développer son activité en augmentant son stock et en achetant une charrette. Elle dispose d’un compte bancaire, ouvert dans le cadre du programme Jan Dhan Yojana du premier ministre, mais n’a pas pu obtenir de prêt auprès de sa banque faute de garantie ou d’un historique d’opérations. Elle ignore en effet l’importance d’effectuer des opérations régulières sur son compte. En revanche, elle envoie régulièrement de l’argent à sa mère par l’intermédiaire d’un agent Suvidhaa (propriétaire d’une petite épicerie) pour payer la scolarité de ses filles qui vont à l’école dans son village natal. L’agent lui a récemment parlé de la possibilité d’obtenir un prêt auprès de Suvidhaa (et Axis Bank) et elle a décidé d’en profiter. En moins d’une heure, il a vérifié qu’elle respectait les critères d’emprunt et lui a confirmé l’accord de prêt. Elle est sortie du magasin avec le montant du prêt décaissé sur une carte bancaire prépayée. Le lendemain, elle a retiré environ la moitié de la somme à un distributeur de billets près de chez elle pour acheter davantage de légumes à vendre. Elle prévoit d’acheter une nouvelle charrette prochainement, en retirant le reste de l’argent disponible sur sa carte. Malheureusement, très peu de personnes pauvres comme Sheetal ont la possibilité d’emprunter auprès des banques pour leurs besoins personnels ou professionnels.

Pour reprendre l’expression de Nandan Nilekani, la « démocratisation du crédit » (en vue de répondre aux besoins des secteurs productifs comme des segments pauvres et marginalisés de la société) figurait parmi les objectifs initiaux de la nationalisation de quatorze banques en 1969. Cinquante ans plus tard, il s’avère que les banques traditionnelles continuent de servir un nombre limité d’emprunteurs de grande taille, conduisant à ce que l’enquête économique pour 2016-17 appelle un « double problème de bilan ».

En facilitant l’accès au micro-crédit pour plus de 28 millions de clientes, les institutions de microfinance (IMF) jouent un rôle de premier plan pour démocratiser en partie cette activité. Une grande partie de la demande reste néanmoins non satisfaite, sauf par des prêteurs sur gage du secteur informel qui pratiquent des taux usuraires.

De son côté, la mise en place du système de numéro d’identification unique Aadhaar a permis une révolution silencieuse. Selon Nandan, « l’Inde a une occasion unique de créer une nouvelle infrastructure alternative de crédit qui pourrait faciliter l’accès au crédit pour des millions d’entreprises et d’individus, grâce à la convergence de la récente légitimité législative d’Aadhaar et de l’innovation réglementaire, de la technologie et de la numérisation. »

En plus du système Aadhaar, le « Stack » (empilement) indien est en voie de transformer les paiements, les services financiers et la protection des consommateurs en Inde. Il se compose de quatre « couches » : à la base se trouve le système Aadhaar d’identification digitale et son extension sous la forme du trinôme JAM (Jan Dhan avec 213 millions de comptes, Aadhaar qui couvre 97 % de la population adulte et la téléphonie mobile avec plus d’un milliard d’utilisateurs enregistrés et plus de 300 millions de smartphones). La numérisation des documents s’appuie sur l’identité digitale (vérification en ligne de l’identité : eKYC, signatures électroniques) ainsi que sur un répertoire des documents numériques (DigiLocker) à des fins de stockage, de partage et autres.

La numérisation des paiements englobe un large éventail de systèmes et plateformes qui permettent à toutes les catégories de population de réaliser facilement des opérations de paiement électronique peu coûteuses. Les systèmes de paiement AEPS (Aadhaar-Enabled Payments System) et APB (Aadhaar Payments Bridge) et le système de virements interbancaires instantanés IMPS (Immediate Payment Service) qui utilise la téléphonie mobile traitent déjà plus de 100 millions d’opérations par mois pour un montant supérieur à 200 milliards de roupies indiennes (en date de février 2016). Une interface unique de paiement appelée UPI (Unified Payments Interface) a récemment été introduite pour démocratiser les paiements et faciliter l’interopérabilité d’une large gamme d’instruments de paiements allant au-delà des seuls comptes bancaires. Le service de paiement de factures BBPS (Bharat Bill Payments Service) permettra au grand public de payer les factures de services collectifs. La dimension du consentement s’inscrit dans le cadre de l’OpenPDS (open personal data store) mis au point par le Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ce système permet aux utilisateurs d’accéder à une base de données (« store ») contenant l’ensemble de leurs données à caractère personnel et d’en donner accès à des tiers de façon sélective. Ce système garantit la confidentialité des données, améliore la protection des consommateurs et permet aux utilisateurs de se constituer un répertoire de leurs « empreintes digitales » qui fournira aux prestataires de services financiers les informations dont ils ont besoin pour prendre des décisions en matière de produits financiers.

Les innovateurs et les prestataires de services à la pointe de la technologie s’appuient aujourd’hui sur les bases existantes du « Stack » indien pour proposer des produits et services financiers innovants. En collaboration avec Axis Bank, Suvidhaa a été l’un des premiers prestataires de services financiers grand public à utiliser la vérification d’identité en ligne (e-KYC) au niveau de l’ensemble de ses points de distribution. Grâce à cela, Suvidhaa a pu lancer un autre produit novateur : « Nano Credit », qui vise les consommateurs et les petites entreprises qui font régulièrement des opérations auprès des points de vente de Suvidhaa.[1] Il s’agit d’un prêt amortissable d’un montant minimum de 225 US$ sur une durée de 18 mois. Le taux d’intérêt est de 22 % par an, avec le projet de le réduire davantage. À ce jour, deux-tiers environ des prêts souscrits le sont à des fins professionnelles. Le tableau ci-dessous compare les caractéristiques des prêts de différents prestataires : taux d’intérêt, montant minimum, délai de traitement et objet.

 

Prestataire Produit Taux annuel Montant minimum (US$) Délai de traitement Objet
Suvidhaa (Inde) Nano credit 22 % 225 60 min Création de moyens de subsistance, besoins personnels ou situations d’urgence
IMF (Inde) Prêts de groupe à responsabilité conjointe 26 % 267 7 à 10 jours Officiellement pour la création de moyens de subsistance, mais très souvent à des fins de consommation
IMF (moyenne mondiale) Micro-crédit 36 % Information non disponible Une semaine en général Officiellement pour la création de moyens de subsistance, mais très souvent à des fins de consommation
Safaricom (Kenya) M-Shwari 138 %* 25 Immédiat Besoins de consommation en grande majorité

* la commission facturée est de 7,5 % par mois

 

Suvidhaa et Axis Bank sont en mesure d’offrir des prêts de montant comparable à ceux du secteur de la micro-finance, mais à des taux plus bas et avec un délai de décaissement beaucoup plus rapide. De plus, les prêts sont généralement accordés à des clients qui n’ont pas accès au crédit auprès d’autres sources, y compris les IMF. Par rapport aux IMF mondiales et aux prêts M-Shwari largement applaudis, le montant minimum et les délais de traitement sont (dans l’ensemble) nettement plus avantageux.

Plusieurs facteurs expliquent la supériorité de l’offre Suvidhaa : un crédit scoring rapide et sophistiqué des demandes de prêt qui repose sur un algorithme combinant plus de 85 critères d’analyse (comme par exemple la nature, la fréquence et le montant moyen des opérations, les soldes des comptes, les lieux d’envoi et de réception ou les coordonnées de l’agent émetteur) couvrant plus d’un an d’historique des opérations, la vérification électronique de l’identité des clients (e-KYC), une évaluation rapide par l’équipe bancaire, un contrôle des bureaux de crédit et un décaissement digital au moyen de cartes prépayées complètement interopérables.

Suvidhaa prévoit d’utiliser à l’avenir la signature électronique pour le consentement des clients afin d’éliminer l’étape de signature manuscrite, ce qui permettrait de réduire de 15 minutes le délai de traitement des demandes et de faciliter encore plus le processus de prêt pour les clients. Des efforts sont en cours pour mettre en place une connexion directe avec les bureaux de crédit indiens, ce qui permettrait à Suvidhaa d’offrir un traitement instantané des demandes de prêt de ses clients.

Pendant les trois mois de l’essai pilote, Suvidhaa a décaissé plus d’un millier de prêts qui n’affichent pour le moment aucun impayé. Dans les 48 heures qui suivent le décaissement de chaque prêt, l’emprunteur reçoit un coup de fil qui lui rappelle ses obligations, le fait que le prêt est déclaré auprès des bureaux de crédit et les conséquences d’un éventuel défaut de paiement. Une semaine avant la date d’échéance de la première mensualité, le système envoie un rappel du montant dû à l’agent qui a décaissé le prêt (et qui reçoit une commission sur les remboursements mensuels de l’emprunteur). Ce rapport aide et encourage les agents à rappeler aux clients que les mensualités seront automatiquement prélevées sur leur compte d’épargne et qu’il est donc important qu’ils veillent à ce que leur compte soit approvisionné en conséquence.

Suvidhaa et Axis Bank sont tellement satisfaits des résultats de l’essai pilote qu’ils prévoient déjà d’étendre cette activité de prêt à dix mille emprunteurs en l’espace d’un an, dans le cadre d’un lancement plus large couvrant des agglomérations de petite taille, puis des zones rurales. Il est également prévu de lancer une facilité de découvert, ainsi que des prêts de montant plus élevé destinés aux entreprises qui figurent parmi les 15 % de clients les plus importants de Suvidhaa et qui possèdent généralement un compte permettant l’identification « e-KYC ». Avec près de 35 millions de clients, qui n’ont pour la plupart pas d’autre « empreinte digitale » que celle de leur historique d’opérations avec Suvidhaa, l’organisation est particulièrement bien placée pour démocratiser le crédit à grande échelle grâce à la technologique.

 

[1] Les personnes comme Sheetal n’ont souvent aucune empreinte digitale permettant aux prêteurs d’évaluer et de mesurer leur capacité de remboursement.

Comment faire face à la cyber-criminalité en finance digitale?

Comment faire face à la cyber-criminalité en finance digitale? 

 

Par Elizabeth Berthe, Rebecca Szantyr
Contributeur, Cheikh Ndiaye

La révolution digitale a notamment facilité l’interconnexion dans l’écosystème de la finance et l’accès automatique aux données via le Big Data ou la Blockchain. Grâce à elle, nous pouvons faire nos opérations bancaires à distance ou via des comptes mobiles money. Nous pouvons aussi envoyer et recevoir de l’argent via les sociétés de transferts d’argent de façon spontanée. Mais la multiplication des points d’accès multiplie les vulnérabilités : aussi rapide et efficace qu’elle soit, l’automatisation de toutes ces opérations exige beaucoup plus de vigilance de la part des différents acteurs de l’écosystème de la finance digitale.

Si la révolution digitale a permis de considérablement accroître le champs des possibles, elle a également chamboulé les organisations des entreprises et ouvert l’accès à de nouvelles menaces. La cybercriminalité en fait partie. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: l’audit mené par la société de cybersécurité kenyane Serianu montre qu’en 2017, la cybercriminalité continentale a engendré de lourds préjudices financiers: le Nigéria a perdu 649 millions de dollars, le Kenya, 210 millions de dollars, la Tanzanie, 99 millions de dollars.  L’Afrique de l’Ouest n’est pas épargnée, la banque NSIA en Côte d’Ivoire avait été victime de ses failles de sécurité en 2018, perdant près de 1 000 000 000 FCFA dû à un piratage informatique. Au Sénégal, après Ecobank qui a perdu 323 millions de FCFA, c’est au tour de la banque de Dakar d’être victime d’une tentative de fraude informatique qu’elle a pu neutralisée. Au total, le continent a accusé une perte de 3,5 milliards de dollars pour l’année 2017. Pour Serianu, ce ne serait pas des cas isolés : « Le nombre de menaces et les pertes de données ont augmenté, avec le constat clair que les cybercriminels africains deviennent de plus en plus performants et dangereux ».

Jean-Louis Perrier, Co-fondateur de Suricate Solutions, une société spécialisée en cyber-sécurité pour l’Afrique, indique que  200 millions d’Africains ont accès à des services financiers numériques qui sont peu sécurisés et sujets à de nombreuses cyber-attaques.

En effet, les premiers secteurs à être victimes de ces attaques sont les banques et les institutions financières, le gouvernement ou les opérateurs de téléphonie mobile.  Les banques et autres institutions financières ont enregistré une croissance de 37% des attaques de prise de contrôle de comptes effectuées depuis un ordinateur au cours du troisième et du quatrième trimestre.
Les fintech ne sont pas en reste : Aujourd’hui, 8,8 % des comptes de clients Fintech sont frauduleux contre 4,2 % pour les institutions financières traditionnelles.

Et pourtant encore peu de dirigeants s’investissent dans cette réalité. Mesurent-ils bien ce qu’est la cyber-criminalité?

L’accessibilité d’Internet, le développement de la 3G/4G, l’anonymat sur le web, le manque de sensibilisation des acteurs en entreprise et des populations à la cybersécurité ont facilité les infractions en ligne, mais aussi le SPAM par SMS par exemple. Il est grand temps d’installer des solutions de sécurité afin d’assurer la protection des utilisateurs contre ces tentatives de fraudes.

Un panorama cybercriminel propre à l’Afrique :

Une nouvelle génération de cybercriminels ouest-africains a émergé. Elle se compose de jeunes diplômés sans emploi, regroupés pour certains au sein de gangs virtuels, qui se vantent sur les réseaux sociaux de leurs cyberbraquages, échangent leurs techniques d’arnaques classiques et sophistiquées dans le monde réel. La plupart d’entre eux ont entre 19 à 39 ans.

Comment les hackers peuvent-ils nous atteindre ?

Il est important de noter que les hackers ne sont pas motivés par les mêmes raisons. Généralement, nous avons trois types de motivations qui sont :

  •     L’espionnage ou la surveillance qui se fait surtout pour le vol ou la copie de données industrielles entre concurrents et parfois entre Etats.
  •      La cyberguerre qui consiste à pirater le système d’un gouvernement ou celui d’un groupe de combattants extrémistes pour les désarmer ou bien déjouer leurs stratégies en temps de guerre.
  •      Les demandeurs de rançons

Les actions de ces derniers sont généralement directement liées à la finance et souvent à la finance digitale et constituent environ plus 75% des attaques menées par les hackers.
Les infractions sont multiples et diversifiées : liens reçus par email, réseaux sociaux, clés USB, micro-processeurs, kits d’exploitation. Ces derniers sont un bon moyen pour faire du cyber-espionnage, effectuer des fraudes bancaires (virements automatiques) ou pour voler des données. Un ordinateur qui n’est pas fréquemment mis à jour est vulnérable et chaque vulnérabilité est une opportunité servie sur un plateau pour ces hackers.

Quelles sont les pistes de solutions pour protéger les données et les consommateurs?

Bien qu’il n’existe pas un logiciel qui pourra vous garantir une sécurité à 100%, il existe de nombreuses solutions à mettre en place afin de réduire les risques de cyber-fraude.
Suricate solutions a lancé en Afrique le premier centre de cybersécurité pour protéger les clients et les institutions de finance inclusive en Afrique de l’Ouest. La big data permet des analyses plus poussées pour identifier les attaques des cyber attaquants.

Mais chacun à son échelle peut aussi contribuer à une meilleure sécurisation de ses sites internet. Commencez par :

  • Allouez un budget dédié à la sécurité informatique, embauchez des personnes ayant des compétences en cyber-sécurité
  • Sécurisez vos sites internet en utilisant le https,
  • Utilisez des logiciels authentiques,
  • Faites leur mise à jour régulière et contrôlez toutes les éventuelles vulnérabilités
  • Analysez en temps réel les fichiers et/ou courriels reçus et vérifiez bien leur provenance avant de toucher à un quelconque lien se trouvant au sein du mail,
  • Faites des sauvegardes de votre système d’information et
  • Copiez les données sur un serveur de secours.
  • Si vous êtes dirigeant d’entreprise, organisez des formations du personnel régulières sur les cybers risques.

Si beaucoup de chemin reste à parcourir, y compris dans la protection des données personnelles, la cybersécurité ne doit pas être uniquement considérée comme uniquement une gestion des risques mais également comme une opportunité de croissance. En effet, une bonne gestion des risques et de prévention de la fraude vous fera gagner la confiance de vos clients, et se traduira par une augmentation du taux d’activité et d’utilisation de vos services.

Marketing stratégique pour les institutions de microfinance

Marketing stratégique pour les institutions de microfinance

Graham A.N. Wright, David Cracknell, Leonard Mutesasira et Rob Hudson, mars 2005

Introduction

La microfinance a depuis longtemps dépassé le cadre du « crédit aux entreprises » pour englober « les services financiers qui réduisent la vulnérabilité et améliorent les conditions de vie ». Dans le cadre des Objectifs de Développement du Millénaire soutenus par la communauté internationale, cette évolution de la mission de la microfinance est à la fois opportune et essentielle. En plus d’un besoin évident de diversification (mais pas de prolifération – voir Wright et al., 2002)[1] en vue d’offrir à la clientèle de la microfinance une gamme élargie de produits, il est important que les institutions de microfinance (IMF) étudient avec soin comment optimiser leurs systèmes de distribution et de communication. La microfinance continue d’avoir du mal à optimiser le coût et la réactivité-client de ses canaux de distribution et cet aspect sera l’un des grands défis du secteur pour la décennie à venir. Les IMF ont toujours du mal à communiquer de manière efficace avec leurs clients et leurs marchés (Cracknell et al., 2002)[2] et laissent ainsi passer des opportunités de les fidéliser et de les servir, ainsi que d’en attirer de nouveaux. La vente de produits et, dans un environnement de plus en plus concurrentiel, la gestion de la marque, sont deux autres essentiels de la viabilité des IMF.

Ces enjeux recouvrent également un large éventail de problèmes opérationnels, qui vont du développement produit aux systèmes de distribution, dans le contexte plus général de la connaissance du contexte concurrentiel ou « environnement financier ». Ils concernent également la gestion des ressources humaines, les systèmes de motivation du personnel, les systèmes informatiques et le développement des infrastructures matérielles. Cet ensemble varié de fonctions centrales affectées par une approche fondée sur le marché représente un problème significatif pour les IMF, comme pour les autres entreprises dans le monde, quel que soit leur secteur d’activité. Par définition, une approche fondée sur le marché affecte quasiment tous les aspects de l’activité de l’entreprise. Le Directeur du Marketing doit donc parfaitement maîtriser la création de réseaux, la mise en place d’alliances et le travail collaboratif au sein de l’organisation.

Le marketing stratégique selon Philip Kotler :

« Le marketing s’efforce de comprendre les besoins du client et d’adapter le fonctionnement de l’entreprise pour satisfaire ces besoins et améliorer la viabilité… Le marketing est une discipline complète qui a pour objectif de renforcer l’institution en donnant la priorité au client. Ce faisant, il génère des échanges qui permettent de réaliser des objectifs individuels et organisationnels. »

 Cadre général de marketing stratégique [3]

MicroSave Consulting (MSC) et TMS Financial (une société sud-africaine spécialisée dans le marketing financier) ont mis au point un cadre de travail dont on espère qu’il sera utile au secteur de la microfinance.

Les stratégies de 1er niveau concernent :

  1. La stratégie de marque et l’identité de l’entreprise, à savoir la conception et l’identité visuelle qui différencient l’IMF de ses concurrents.
  2. La stratégie produit, qui recouvre le développement et la différenciation produit, ainsi que les stratégies de prix/tarification et les stratégies commerciales et promotionnelles utilisées par les IMF.
  3. La stratégie de distribution et de service client, qui se concentre sur le mode de distribution des produits de l’IMF, leurs zones de distribution et l’expérience des clients.

 

Sources d’information utiles pour le marketing stratégique

Il est indispensable que ces stratégies et les activités correspondantes soient fondées sur des recherches et des analyses rigoureuses. Le processus de collecte des informations nécessaires n’est pas aussi difficile qu’on pourrait le croire de prime abord. Les stratégies marketing reposent essentiellement sur quatre grandes catégories d’informations, qui devront néanmoins être régulièrement complétées par des analyses ponctuelles, par exemple pour l’évaluation des supports de communication. Il convient également de souligner qu’avant de réaliser des recherches primaires (pour lesquelles l’IMF a besoin de collecter de nouvelles données), il est indispensable de procéder à un examen approfondi des sources existantes et de réaliser une analyse des données secondaires. Ces données secondaires sont souvent disponibles auprès de différents organismes publics, donateurs, réseaux ou associations professionnelles, ainsi que (et surtout) au sein du propre système de gestion de l’information des IMF.

Le marché des services financiers est l’un des plus difficiles à étudier, car les réponses des personnes aux questions concernant l’argent et leurs affaires financières sont souvent « préprogrammées » par le contexte social. On observe également un décalage entre ce que les gens disent à propos des services financiers et la manière dont ils les utilisent en réalité – d’où l’importance d’effectuer des recherches rigoureuses et souvent non traditionnelles (voir boîte à outils MSC « Market Research for MicroFinance »).[4]

Quatre types d’informations permettent de guider quasiment tous les aspects de l’activité marketing d’une IMF :

  1. Analyse du marché: permet d’identifier et de comprendre le marché potentiel/marché cible de l’IMF ;
  2. Analyse de la concurrence: permet d’identifier et de comprendre la concurrence de l’IMF (concurrents formels, semi-formels et informels) ;
  3. Analyse client : permet de suivre la performance de l’IMF par la recherche client, dans le cadre notamment des études de satisfaction de la clientèle ;
  4. Analyse PEST: permet d’analyser les facteurs politiques, économiques, sociaux et technologiques qui influencent l’activité de l’IMF.

L’IMF devra également réaliser des études ad hoc pour répondre à des besoins spécifiques, comprenant par exemple :

  • Essais préliminaires et évaluations de slogans, idées et noms de produits, documents promotionnels, guides de questions/réponses, etc. ;
  • Evaluation des besoins des parties prenantes concernant les donateurs, les investisseurs, les responsables politiques ;
  • Analyse de coût par produit et par agence pour déterminer les plus rentables et adapter les activités de marketing en conséquence (voir boîte à outils MSC « Costing and Pricing of Financial Services »)[5];
  • Cartographie des processus pour optimiser les processus de prestation de services ;
  • Analyse coût/bénéfice et analyse de risques en matière de technologies de l’information pour étudier les possibilités d’utilisation de nouvelles technologies dans l’offre de services ;
  • Analyse de viabilité des points de vente pour guider les projets d’expansion.

Conclusion

Offrir et communiquer une gamme diversifiée de produits fondés sur le marché dans le cadre de systèmes adaptés et économiques est nécessaire pour :

  • Assurer la viabilité à long terme des IMF (souvent compromise à l’heure actuelle par la déperdition de clients) ;
  • Permettre au marché de la microfinance d’arriver à maturité et d’évoluer vers une démarche plus commerciale ;
  • Elargir l’éventail des clients de la microfinance (du haut de gamme au bas de gamme) au-delà des opérateurs de marché ;
  • Parvenir à un réel changement et à un développement des moyens de subsistance des clients tout en réduisant leur vulnérabilité ;
  • Inscrire les IMF dans des environnements concurrentiels (et souhaitable partout).

La transition vers une approche de la microfinance fondée sur le marché commence souvent par un développement produit relativement modeste. Mais les IMF qui s’y consacrent sérieusement constatent souvent qu’une telle approche exige un changement radical et durable des méthodes, de la mentalité et des systèmes de quasiment toutes les fonctions de l’entreprise.

Les retombées de cette transition sont significatives et se manifestent de multiples manières : satisfaction des salariés, fidélité des clients, impact en matière de développement et rentabilité améliorée. Plusieurs partenaires du programme « Action Research » de MSC, parmi lesquels Equity Building Society (Kenya), Tanzania Postal Bank, Uganda Microfinance Union et Teba Bank (Afrique du Sud), sont déjà en train de récolter les fruits de leur transition vers une approche davantage fondée sur le marché et de leur utilisation du marketing stratégique en tant que valeur fondamentale et force motrice de leur organisation. Après avoir mis en place la plupart des éléments du cadre de marketing stratégique présentés dans cet article, ces institutions sont en train de connaître une transformation rapide et un développement de leur activité.

[1] Wright, Graham A.N., Monica Brand, Zan Northrip, Monique Cohen, Michael McCord et Brigit Helms, Looking Before You Leap: Key Questions that Should Precede Starting New Product Development, MSC, 2001

[2] Cracknell, David, Henry Sempangi, Graham A.N. Wright, Leonard Mutesasira, Peter Mukwana et Michael J. McCord, Lessons from MicroSave’s_ _Action Research Programme (2001), MSC, 2002

[3] MicroSave Consulting, boîte à outils « Strategic Marketing for MFIs », MSC, 2003

[4] Boîte à outils MSC « Market Research for MicroFinance », MSC, 2000

[5] Boîte à outils MSC « Costing and Pricing of Financial Services », MSC, 2002

Toutes ces références sont disponibles sur le site Internet de MSC : www.MicroSave.net

Quel avenir pour l’inclusion financière ? Prévisions, solutions (et mises en garde) pour les 20 prochaines années

Quel avenir pour l’inclusion financière ? Prévisions, solutions (et mises en garde) pour les 20 prochaines années

Graham Wright, avril 2019

Dans deux articles récemment publiés sur le site web de MSC, j’ai analysé l’évolution du secteur de l’inclusion financière au cours des 20 ans qui ont suivi la création de MicroSave en 1998. Dans celui-ci, je me prête au jeu des prévisions pour imaginer ce qu’il pourrait devenir dans les 20 prochaines années.  

L’avenir me donnera inévitablement tort sur de nombreux points, mais ces projections auront au moins pour intérêt de mettre en lumière certaines tendances et technologies susceptibles de jouer un rôle important dans le développement futur du secteur.

Le pouvoir de la technologie

Nous vivons une époque extraordinaire : au cours des 20 prochaines années, ceux d’entre nous qui ont le privilège de vivre dans des pays riches peuvent s’attendre à voir des livraisons par drones, des voitures sans conducteur et des trains Hyperloop circulant à plus de 1000 km/h. La réalité virtuelle remplacera les manuels, des maisons entièrement équipées naîtront d’imprimantes 3D et l’Internet des objets sera omniprésent, tandis que la robotique remplacera quelques millions d’emplois de plus. On peut également s’attendre à ce que l’analyse de données soit intégrée dans tout ce que nous faisons – et qu’elle soit utilisée à la fois par ceux qui veulent nous vendre des produits et par les États qui « prennent soin » de nous. Par conséquent, tout un écosystème de smartphones, d’ordinateurs, de caméras de vidéosurveillance, de capteurs, de satellites de communication sans fil et de GPS aura pour effet d’éliminer la plupart des formes de vie privée.

Et ce ne sont là que des innovations facilement prévisibles : certains analystes laissent entrevoir un futur marqué par des technologies beaucoup plus difficiles à anticiper. Par exemple, Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google, formule des prédictions impressionnantes basées sur sa « Loi du retour accéléré », selon laquelle la technologie progresse à un rythme exponentiel – beaucoup plus rapide que notre mode de pensée linéaire traditionnel. Cette accélération permettrait selon lui des avancées inimaginables en quelques décennies, de la manipulation de l’ADN et des nano-bots capables d’assurer l’immortalité à la « singularité technologique », une ère dans laquelle les ordinateurs fusionneraient avec l’homme, le dotant de nouvelles capacités stupéfiantes. A terme, prédit Kurzweil, ce degré massif de développement technologique permettrait d’éradiquer en grande partie les guerres, les maladies et la faim d’ici 2050.

Bill Gates lui-même, qui fait autorité en la matière, étend une partie de cet optimisme à l’inclusion financière. En 2015, il écrivait dans sa Lettre annuelle : « D’ici 2030, 2 milliards de personnes aujourd’hui dépourvues de compte bancaire se serviront de leur téléphone pour stocker de l’argent et réaliser des paiements ; et d’ici là, les fournisseurs d’argent mobile offriront une gamme complète de services financiers, des comptes d’épargne rémunérés aux comptes d’assurance en passant par le crédit ». Je ne me risquerai pas à estimer la probabilité de réalisation de la singularité technologique – et encore moins à pronostiquer une date. Mais je juge les prédictions de Bill Gates sur l’accès financier très réalistes. La question qui se pose est la suivante : la répartition de ces innovations sera-t-elle équitable ? C’est moins clair.

L’histoire nous enseigne que l’humanité est remarquablement peu encline à partager la richesse et le bien-être. Est-ce susceptible de changer au cours des 20 prochaines années ? Cela dépendra en grande partie de l’efficacité avec laquelle nous nous attaquerons aux six principaux facteurs de la fracture digitale – ce qui sera pour une grande part fonction d’un septième facteur décisif : le potentiel de rentabilité associé. Examinons certains des obstacles technologiques et sociaux/psychologiques à ce progrès potentiel – et par quels moyens ils peuvent être surmontés.

Obstacles et solutions technologiques

Les perspectives de répartition des revenus issus des nouvelles technologies dans les pays émergents ne semblent pas aller dans le sens de l’équité. Le rapport de 2016 de la Brookings Institution sur les inégalités de revenus conclut : « Le constat essentiel qui ressort de l’examen des données sur la répartition des revenus est celui d’une augmentation constante et souvent importante des inégalités au cours des 30 dernières années. » Si les pays les plus pauvres et les populations qui vivent dans ces pays ne profitent pas des bénéfices de la prospérité accrue résultant de l’ère digitale, les entrepreneurs du secteur privé sont peu susceptibles d’investir dans l’offre de produits et de services à ces populations.

À l’heure actuelle, le niveau de consommation du segment de marché à faibles revenus n’est pas suffisant pour justifier les pratiques de marketing digital ciblé fondées sur l’analyse de données sur lesquelles s’appuient Facebook, Google et tant d’autres plateformes et applications. Et même là où les pauvres ont accès à Internet, ils en font un usage caractérisé par ce que Jonathan Donner appelle un « état d’esprit mesuré, qui ne consiste pas à surfer et naviguer longuement, mais plutôt à “picorer” ». L’absence d’un solide potentiel de rentabilité constitue un obstacle majeur à l’accès. Comme le souligne le CIPESA (Collaboration on International ICT Policy in East and Southern Africa), « le taux de pénétration d’Internet en Afrique est de 21,8 %, ce qui signifie que la majorité de la population du continent vit hors de toute connexion ». Si ces conditions persistent, nous risquons de voir s’installer une situation caractérisée par des points d’accès numériques dans les zones urbaines et périurbaines où il est rentable de fournir des services digitaux et des déserts digitaux dans les zones rurales et éloignées. Tandis que d’autres récolteront les fruits de l’amélioration de l’éducation, des soins de santé, de l’agriculture, de l’activité entrepreneuriale et des services financiers, ceux qui sont bloqués dans les déserts digitaux devront se démener avec pour seuls moyens des produits analogiques et des services 2G élémentaires. Cela conduirait inévitablement à une augmentation de l’exode rural, dont les conséquences suscitent de vifs débats.

Combler cette fracture digitale exigera des efforts concertés de la part des États, des organisations de développement et du secteur privé, qui doivent travailler ensemble pour créer un environnement et des écosystèmes digitaux propices à la conception de nouveaux produits. C’est là que les initiatives de construction d’infrastructures, comme le Mojaloop de la Fondation Gates, peuvent jouer un rôle important (mais probablement pas suffisant). Les plateformes digitales telles que Google/Alphabet, Apple, Facebook et Amazon, et les entreprises chinoises telles que Baidu, Alibaba Group, Tencent Holdings et JD Group pourraient également jouer un rôle central. Cependant, elles préfèreront probablement utiliser des écosystèmes existants plutôt que de déployer leurs propres écosystèmes.

Pour contribuer à la création de ces écosystèmes, des Fonds de service universel (FSU) ont été constitués dans de nombreux pays, souvent par prélèvement d’un pourcentage des recettes des entreprises de télécommunication. Ces fonds sont spécialement conçus pour étendre la couverture mobile aux régions reculées. Cependant, des études montrent qu’à l’échelle mondiale, plus de la moitié des montants collectés au sein des FSU n’ont jamais été utilisés et que plus d’un tiers de ces fonds n’ont pas pu commencer à allouer ne serait-ce qu’une partie de ces montants. Les gouvernements vont devoir augmenter la collecte et améliorer l’utilisation de ces FSU – et nous devons trouver d’autres solutions réalistes pour déployer la couverture Internet dans les zones reculées.

Heureusement, ces solutions existent. Avec le passage à la télévision numérique, le spectre de la télévision analogique peut être réutilisé pour fournir une couverture du réseau mobile via des signaux de basse fréquence, qui se propagent sur de plus longues distances avant de s’affaiblir. Par conséquent, pour couvrir les zones rurales éloignées, les ORM auraient besoin de moins de pylônes et de stations que ce qui est aujourd’hui nécessaire (même si l’aspect économique de cette solution exige une gestion prudente).

Une autre solution consisterait à encourager le déploiement de ballons, de nano-satellites en orbite basse et d’autres sources de connectivité à distance à faible coût. Toutefois, cela doit être fait avec soin et sur la base d’une bonne compréhension des situations et des besoins. Si la solution Free Basics offerte par Facebook a déjà connecté 100 millions de personnes dans 60 pays, son accès limité à Internet ne permet pas d’utiliser certaines des applications qui offrent justement des perspectives d’augmentation des revenus. Selon Mike Santer, fondateur de BluPoint, « les entreprises occidentales doivent prendre davantage conscience que ce qui fonctionne pour elles ne se transpose pas toujours dans le monde en développement ». Une meilleure approche, dit-il, consisterait pour les grandes entreprises de technologie à s’associer à des organisations locales qui comprennent la langue, la culture, les besoins et les potentialités du marché local.

Obstacles psychologiques et sociaux et solutions

Cependant, donner accès à ces technologies ne garantit pas que les gens les utiliseront. N’oublions pas que plus d’un milliard de personnes dans le monde, aussi bien dans les zones rurales qu’urbaines, ne savent ni lire ni écrire, ni comprendre les longues chaînes de chiffres nécessaires aux transactions à l’ère digitale. Le traitement du langage naturel (TLN), une branche de l’intelligence artificielle qui aide les ordinateurs à comprendre et à manier le langage humain, peut améliorer la capacité et la disposition de ces personnes à communiquer et à réaliser des transactions entre elles et avec les fournisseurs de services. Cependant, la plupart d’entre elles n’ont pas pour langue maternelle l’une des 30 langues les plus répandues dans le monde – parmi lesquelles ne se trouve aucune langue autochtone d’Afrique. Et pour des raisons commerciales évidentes, les langues parlées par un nombre limité de personnes (souvent relativement pauvres) sont moins susceptibles d’être concernées par les produits de TLN. En outre, une grande part des personnes les plus pauvres sont des femmes qui sont confrontées à des barrières sociales qui les excluent de la révolution digitale, même si le TLN est déployé dans leur langue.

Si nous parvenons à fournir connectivité et smartphones aux habitants des villages reculés et ruraux, il devrait être relativement facile d’aider les gens qui ne savent pas lire ou comprendre les suites de chiffres. De fait, le projet MoWo de MSC a déjà commencé à le faire en utilisant des icônes au lieu de mots et en travaillant sur une calculatrice dotée d’une interface spécialement conçue pour cette population. Cette approche devra être adaptée à chaque contexte culturel, mais selon les progrès du TLN, elle pourrait bien s’avérer plus rentable pour les langues moins courantes.

Cela dit, avec les progrès de l’intelligence artificielle, les 20 prochaines années pourraient voir le développement de solutions de TLN commercialement viables pour ces langues. Les États pourraient par ailleurs commander ces solutions ou participer aux coûts du développement du TLN pour les diverses langues de leur pays, afin d’atteindre les populations exclues. En outre, bien sûr, les progrès de l’éducation sont susceptibles de réduire le nombre de personnes illettrées et sans connaissances mathématiques.

Un autre obstacle dépasse cependant la question du langage : parmi les populations pauvres, un grand nombre de personnes considèrent la technologie avec réticence et souvent avec une certaine crainte. Face à ce constat, il est de plus en plus reconnu qu’un contact humain est nécessaire pour faciliter l’adoption des technologies de pointe. Mon article Les eaux bleues cristallines de l’autre côté de la fracture digitale présente un modèle qui utilise les réseaux d’agents pour activer les services et les transactions tout en aidant les utilisateurs à se servir d’interfaces adaptées – une approche qui peut être mise en œuvre dès maintenant. Cependant, pour qu’elle soit rentable, les fournisseurs devront développer des produits et des services qui répondent aux besoins, aux aspirations, aux perceptions et au comportement du marché cible, puis les distribuer par l’intermédiaire d’agents et d’autres leaders d’opinion.

Il est de plus en plus manifeste qu’une grande part du segment à faibles revenus (et une certaine proportion de personnes à revenus supérieurs) demande à être guidée dans l’espace digital par une interaction humaine. Celle-ci est particulièrement appréciée lors de la prise de décision et de la résolution des problèmes par un service d’assistance à la clientèle. De fait, l’adoption des outils digitaux dépend souvent de la qualité de ce support, qu’il soit fourni par des agents ou via des centres d’appels. Bien sûr, avec la sophistication croissante des chatbots, des éléments importants de cette « touche humaine » peuvent prendre une forme digitale. Toutefois, cela dépend encore une fois du progrès du TLN dans les langues effectivement parlées par les utilisateurs. Et même avec cette technologie, je pense que les agents sur le terrain seront toujours nécessaires et qu’ils joueront un rôle beaucoup plus large que celui qui est le leur aujourd’hui.

Un autre moyen de lever les barrières psychologiques des utilisateurs est d’inciter les pauvres à adopter et à utiliser les téléphones mobiles et les services financiers digitaux. Le gouvernement indien a montré la puissance de la combinaison d’un système national d’identité digitale et d’un système de paiement transparent et interopérable pour stimuler l’adoption et l’utilisation de ces services, en exploitant les transferts sociaux massifs versés par l’État aux citoyens par voie digitale. Les pauvres constituent la grande majorité des 180 millions de personnes qui reçoivent des prestations de l’État indien. Les payer par voie digitale favorise l’utilisation de l’écosystème digital et la confiance dans ce système.

Protéger les consommateurs dans un monde digital

Actuellement, le secteur de l’inclusion financière peine à créer des cadres réglementaires, des normes de confidentialité des données et des mesures de protection des consommateurs appropriés à l’ère digitale. Au cours des 20 prochaines années, la révolution digitale va fortement accentuer et étendre ces défis.

Les pays développés n’ont commencé à prendre conscience des implications de ces changements que récemment et ils tentent d’y répondre dans l’urgence. Mais, selon moi, c’est un domaine qui va progresser. Là encore, le soutien de toute une diversité d’acteurs, en particulier d’organisations multilatérales et d’agences de bailleurs de fonds sera essentiel. Les régulateurs et les décideurs auront besoin d’appui pour comprendre comment et dans quelle mesure ils doivent réglementer et superviser les activités – et il sera primordial d’adapter soigneusement la réglementation et la supervision au contexte spécifique de chaque pays.

Cependant, nous devons tous éviter de devenir complices du développement de systèmes digitaux créés à des fins d’exploitation. Je veux parler de systèmes commerciaux (comme je crains que nous l’ayons fait avec le crédit digital) ou politiques (créés par des gouvernements répressifs pour instaurer un contrôle social) – peut-on décrire autrement le système chinois de crédit social ? MSC travaille déjà sur plusieurs programmes ambitieux pour traiter certains de ces problèmes – des efforts du Programme i3 (Innovate, Implement, Impact) au Bangladesh et au Vietnam, à notre collaboration avec de grands fournisseurs de services financiers technologiques pour concevoir et distribuer des produits qui combinent engagement physique et efficacité digitale.

Ce faisant, nous devons reconnaître la tentation quasi-irrésistible pour les entreprises et les gouvernements de centraliser et d’exploiter les données des systèmes digitaux. Les travaux sur la confidentialité des données et la protection des consommateurs, ainsi que le comportement des consommateurs eux-mêmes en matière d’« autoprotection », seront essentiels si nous ne voulons pas voir notre avenir se transformer en dystopie. Espérons que cette préoccupation s’étendra au monde en développement.

J’ai bon espoir que ces problèmes trouvent une solution au cours des 20 prochaines années, car le potentiel de la technologie pour stimuler l’inclusion sociale et économique est sans précédent. Toutefois, nous ne devons pas surestimer son impact positif potentiel sur le développement. La technologie nous offre la possibilité de faire plus, plus vite et mieux – à condition de ne pas négliger les communautés vulnérables, à faibles revenus, rurales et éloignées qui sont moins aptes à exploiter le vaste potentiel du monde digital.

Tant de changements en seulement 20 ans – 2ème partie

Tant de changements en seulement 20 ans – 2ème partie

En quoi les approches de développement ont-elles changé au cours des vingt dernières années ? Comment sont-elles mises en œuvre ?

Graham Wright, avril 2019

Dans le précédent article de cette série, nous avons examiné l’évolution du secteur, du « microcrédit » à la « santé financière », le passage de l’analogique au numérique et les possibilités qui nous sont offertes aujourd’hui pour lier les services financiers digitaux à l’économie réelle.

  1. L’influence de la Silicon Valley

La révolution digitale s’est traduite par une vénération inconditionnelle pour tout ou presque ce qui sort de la Silicon Valley. Les études de marché approfondies ont été remplacées par des exercices rapides de human-centered design (HCD)[1] qui se fondent sur une poignée d’entretiens afin de générer des idées et d’élaborer des concepts de produits en vue d’un développement itératif rapide. Elle semble loin l’époque où j’étais vertement critiqué pour avoir suggéré que le développement d’un produit nécessitait une approche plus qualitative que quantitative afin de comprendre les besoins des clients.

Quand la forme prime sur le fond

Un aspect essentiel de l’approche HCD et du design thinking est la production de rapports à l’esthétique irréprochable. MicroSave Consulting (MSC) a aidé une agence de conception à mener 18 entretiens individuels, à partir desquels la société a développé 12 concepts de produits exposés dans un rapport superbe, extraordinairement engageant. La moitié des jours alloués au projet a été consacrée à l’élaboration et à la production du rapport. Le bailleur de fonds a été fortement impressionné. Le prestataire de services financiers a été fortement impressionné. Jusqu’à cet appel reçu deux semaines plus tard par MSC dont l’objet était : « Quelle suite donner à ce rapport ? ». La réponse fut : « Approfondir les recherches pour réduire le nombre d’options à trois ou quatre, puis les tester par itérations ».

Dans le cadre d’une collaboration plus récente, l’agence de HCD s’est rendue des États-Unis en Inde avec une série d’idées préconçues, y a passé quelques jours et a réalisé 13 entretiens individuels dans le but de trouver des éléments susceptibles de corroborer ses idées et d’en tirer des photos et des vidéos. Ce qui a donné lieu à un rapport en ligne très impressionnant, entièrement vide.

Avoir à retravailler complètement une solution (« pivoting ») semble être perçu comme une marque d’honneur plutôt que comme le signe que la solution initiale était bâtie sur une mauvaise analyse – de la demande et de l’offre. Ce n’est pas un hasard si tant de projets issus de l’approche HCD se heurtent à la réalité de l’offre et ne vont pas au-delà de la phase pilote.

On observe de même une foi quasi-religieuse dans les laboratoires de design et les fintech, qui détiendraient la vérité et seraient les mieux placés pour éclairer notre chemin. Ils sont considérés comme la solution à tous les défis de notre quête visant à fournir des services financiers utiles aux deux milliards de personnes qui n’ont toujours pas accès aux services bancaires.

Gagnants et perdants de l’économie mondiale des applications

« Dans la communauté du développement international, nous avons été extrêmement enthousiasmés par le potentiel de l’économie des applications ces cinq dernières années. On a vu fleurir de nombreux programmes de formation, concours d’applications, ateliers de codage et articles sur les nouveaux hauts lieux de la technologie comme Nairobi (« Silicon Savannah »). Mais nous sommes conscients que les plateformes d’applications, bien que prétendument neutres et méritocratiques, sont loin d’être équitables, et que selon la brutale loi de Pareto, peu d’applications survivent dans le top 10 des apps stores, ce qui signifie que beaucoup ne génèrent aucun revenu. » – Caribou Digital

Cependant, jusqu’à présent du moins, peu de sociétés en dehors des pays développés ont mis au point des applications fintech concluantes utilisées à grande échelle – et la grande majorité des applications visent toujours les segments de marché aisés et dépendent de l’accès des utilisateurs aux smartphones.

Un rapport récent de Mozilla souligne par ailleurs que les smartphones bas de gamme sont dotés d’une RAM limitée, ce qui empêche l’utilisation de nombreuses applications fintech. De plus, ces appareils bas de gamme ont généralement des batteries d’une durée de vie désespérément courte, des écrans qui se brisent facilement et un problème persistant d’interface favorisant les erreurs de saisie qui les rend presque inutilisables. De fait, lors d’interventions sur le terrain, nous avons vu des hommes porter fièrement des smartphones de marque prestigieuse, mais les utiliser uniquement pour passer ou recevoir des appels et des SMS. Nous devrons faire preuve de créativité en matière d’accès, et nous avons peut-être encore beaucoup de chemin à parcourir avant que les solutions basées sur des applications offrent une réelle valeur ajoutée à l’échelle du marché à faibles revenus.

Mais bon nombre de ces questions passent inaperçues en raison du battage promotionnel dans les médiaux sociaux qui brouille la distinction entre les ambitions des projets et leurs réalisations effectives. Trop souvent, nous voyons les projets d’intervention et leurs objectifs promus comme s’ils étaient déjà parfaitement mis en œuvre, que les résultats étaient déjà atteints et qu’ils profitaient déjà à un grand nombre de personnes.

L’un de mes exemples préférés est un projet mis en avant avec frénésie par le biais de vidéos, de billets de blog, d’une note d’orientation, d’une étude et d’un atelier, le tout soutenu par un nombre faramineux de tweets et de bulletins d’information. Au bout de trois ans, et après avoir dépensé bien plus d’un million de dollars, le projet avait réussi à servir un peu plus de 3 000 agriculteurs. En outre – peut-être en raison du battage médiatique dont il avait fait l’objet –, alors que les coûts s’envolaient, le projet n’a pas été fermé. Au lieu de cela, l’agence a cherché à mettre en place les éléments d’un écosystème digital pour donner aux agriculteurs un espace où dépenser de la valeur électronique – et pour acheter l’adhésion des agriculteurs par le biais des subventions accordées pour la solution digitale.

A l’heure des médias sociaux, certaines agences semblent dépenser davantage pour promouvoir leurs projets que pour assurer leur suivi et leur évaluation dans le but de mesurer leur utilité réelle et de tirer les leçons des échecs.

  1. L’arrivée des fondations

Au cours des dix dernières années, l’influence des fondations – individuelles ou d’entreprise – s’est accrue dans le secteur. Cette influence a également changé la nature de l’approche adoptée pour fournir des services financiers et de nombreux autres services aux ménages à faibles revenus. Les fondations sont arrivées avec des approches plus souples pour optimiser le processus de développement, plus d’ambition et de volonté d’obtenir des résultats à l’échelle systémique, moins de crainte de l’échec ou de la presse et, pour la plupart, moins de bureaucratie interne, ce qui permet des réponses plus rapides. Elles ont, à bien des égards, rafraîchi le processus de développement d’une manière remarquablement positive.

Les fondations sont porteuses d’ambition et sont presque toujours en quête de politiques ou de décisions fondées sur des faits probants, de « grandes idées » et de résultats rapides dans un environnement invariablement complexe et souvent assorti de subtilités sociopolitiques.

Une parfaite méconnaissance l’oubli des vieilles leçons

Lors d’une récente mission sur le terrain, j’ai observé avec consternation quatre Américains enthousiastes et élégamment vêtus (dont l’un ne semblait être là que pour faire des photos et des vidéos) mettre en œuvre un programme d’éducation financière classique du type « leçon d’épargne sur bancs d’école ». Le programme censé orienter les agriculteurs pauvres était en anglais. L’exposé était assuré par un membre du personnel autochtone parlant le dialecte local et la langue nationale (mais manifestement pas l’anglais), qui lui-même traduisait la présentation d’un autre employé s’exprimant à la fois dans la langue nationale et en anglais, et qui avait appris le texte de ses nouveaux amis américains.

A l’extérieur, soucieux d’établir un « écosystème digital » et de permettre aux agriculteurs de dépenser la monnaie électronique dont, de toute évidence, ils ne voulaient pas, les Américains avaient installé un auvent sous lequel un timide « commerçant » vendait quelques articles. Deux cents mètres plus haut sur le chemin de terre, se trouvait une boutique de village vendant exactement les mêmes marchandises (et d’autres encore) contre un moyen de paiement plus traditionnel et plus attractif : des espèces.

En dépit de ces complexités, on a tendance à présumer que les consultants basés aux États-Unis ou en Europe fourniront des services plus rapides et de meilleure qualité sans avoir pris la mesure de la valeur et de l’importance des connaissances, cultures, valeurs et langues locales. Ces lacunes sont susceptibles de conduire à des hypothèses ou à des conclusions erronées, quand ce n’est pas aux deux, avec des effets préjudiciables sur le processus de développement et ses résultats, au mépris d’années d’expérience et d’apprentissage rendues inutiles. En outre, cette approche ruine des années d’efforts méritants de la part des bailleurs de fonds bilatéraux pour promouvoir l’appropriation locale du processus de développement et former un cadre d’experts locaux pour soutenir une approche durable de la résolution des problèmes.

Au moment où les fondations devenaient les principaux bailleurs de fonds des travaux sur les services financiers, une autre tendance émergeait clairement – une tendance qui dure et ne cesse de progresser. Il s’agit de l’évolution des agences créées à l’origine pour gérer la distribution des fonds et superviser les projets. Nombre de ces agences promeuvent aujourd’hui les approches de « développement des marchés au bénéfice des pauvres » et le développement d’entreprises locales de niveau méso pour soutenir durablement le développement du secteur financier. Cependant, en transformant leur fonction, ces agences de bailleurs brouillent les frontières entre les rôles et se chargent de plus en plus de la mise en œuvre là où elles n’assuraient par le passé que le financement des projets. Dans notre dernière analyse du paysage concurrentiel, à quelques notables exceptions près, les principaux concurrents de MSC étaient autrefois des agences de financement. Aujourd’hui, ils collectent des fonds auprès des bailleurs de fonds bilatéraux et des fondations et mettent en œuvre des projets en leur nom.

Avons-nous fait des progrès ?

Il ne fait aucun doute que nous avons fait des progrès importants, tant au niveau du nombre de personnes touchées que de la qualité des services qu’elles reçoivent. Mais il nous reste encore beaucoup, beaucoup de chemin à parcourir si nous voulons exploiter pleinement le potentiel de la révolution digitale pour réduire sensiblement la pauvreté.

Parmi les nombreuses analyses de l’impact et de la valeur de la microfinance, celle de David Roodman est probablement la plus équilibrée et la plus nuancée. Ses conclusions méritent d’être rappelées parce qu’elles comportent des enseignements importants pour ceux d’entre nous qui cherchent à promouvoir l’inclusion économique et sociale par la révolution digitale. Voici ce qu’il nous dit :

  • « Décourager les initiatives d’offre de crédit aux populations les plus pauvres, qui, loin d’améliorer automatiquement leur sort, feraient peser sur leur vie un risque plus grand encore » et « Soutenir [plutôt] les efforts en faveur des services de dépôt, d’assurance et de transfert d’argent… ». Ce qui fait écho à la formulation de la vision stratégique originelle de MicroSave lors de sa création en 1998. L’observation de l’industrie émergente du crédit digital à la consommation révèle des pratiques souvent prédatrices et dommageables. Elle tirerait utilement profit des enseignements de l’ancien secteur du microcrédit.
  •  « Chercher des moyens d’exploiter les technologies de communication pour fournir des services plus sûrs et plus souples que ceux développés avec les méthodes de microfinance low-tech vers 1980. » C’est le sens du changement stratégique que MicroSave a amorcé en 2005 et du travail que nous continuons à faire sur la transformation digitale des gouvernements et des institutions financières. Cependant, la révolution digitale high-tech a le pouvoir d’exclure une proportion bien plus élevée de la population que ne l’a jamais fait l’approche low-tech à forte interaction humaine.

Roodman conclut : « Le secteur de la microfinance s’est fourvoyé en laissant sa rhétorique devancer les faits. Ce n’est que par l’analyse critique des preuves et des théories utilisées pour les interpréter que le secteur pourra réaliser tout son potentiel pour aider les pauvres à gérer leur vie financière. » Nous n’avons pas suffisamment retenu cette leçon et nous risquons de retomber sur les mêmes écueils si nous continuons à privilégier les communications au détriment de l’autocritique et de l’évaluation rigoureuse.

 

[1] N.D.T. : conception centrée sur l’humain