Offres digitales de crédit à la consommation : nano-crédits, macro-problèmes

Offres digitales de crédit à la consommation : nano-crédits, macro-problèmes

 

Graham Wright et Martin Holtmann, septembre 2018

Le crédit digital aux petites et moyennes entreprises (PME) offre une formidable opportunité de révolutionner l’accès au crédit des petites entreprises, qui constituent l’épine dorsale de tant d’économies dans le monde. Grâce à la numérisation des processus, il est désormais possible d’enregistrer une PME, d’évaluer son profil et de lui octroyer un crédit en 48 heures. En outre, comme les PME laissent une empreinte numérique beaucoup plus profonde que la plupart des particuliers qui contractent des prêts à la consommation personnelle, ces données permettent de faciliter la prise de décision d’octroi de crédit. Les prêts aux PME sont généralement assez importants pour justifier une forme d’implication directe d’un agent de crédit auprès de l’emprunteur, ce qui augmente considérablement les probabilités de remboursement du prêt.

Pouvoir accéder à de petits montants de crédit en quelques clics peut s’avérer extrêmement important et précieux pour les personnes confrontées à des problèmes de trésorerie à court terme ou à des situations d’urgence. C’est pourquoi le crédit digital à la consommation répond à une demande importante – comme en témoigne l’immense engouement pour ce type de produit en Afrique de l’Est. Cependant, il comporte aussi des risques considérables pour les consommateurs et pour le secteur dans son ensemble. Cet article s’intéresse au crédit digital à la consommation.

Le crédit à la consommation présente une série de similitudes frappantes avec le microcrédit traditionnel – et semble devoir repasser par les mêmes enseignements.

Microcrédit Crédit digital à la consommation
Manque d’attention portée à l’épargne Les services d’épargne ne sont disponibles que dans un nombre limité d’institutions. Les services d’épargne, quand ils existent, ne sont généralement utilisés que pour évaluer le risque de crédit ou déterminer le montant du crédit. Curieusement, de nombreux fournisseurs proposent une bonne gamme de services d’épargne dans le cadre de leur offre de crédit digital, mais ceux-ci sont rarement promus.
Montant des crédits trop faible pour être utile C’est le cas de la plupart des crédits initiaux – qui sont donc souvent utilisés à des fins « non productives » comme le règlement de dettes coûteuses, l’achat de médicaments ou la scolarisation des enfants. Mais par la suite, le montant des crédits est généralement suffisant pour financer une très petite entreprise. La plupart des crédits proposés sont trop faibles pour une entreprise. Ils sont au mieux adaptés à l’activité de revente élémentaire consistant à acheter des marchandises au marché de gros le matin et à les vendre pendant la journée. Beaucoup de ces prêts sont trop petits pour être utiles, même pour les dépenses de santé et d’éducation. Il paraît de plus en plus clair que les particuliers utilisent souvent ces prêts comme mises dans des jeux d’argent.
Emprunt auprès de plusieurs sources pour obtenir une somme utile En raison de la petite taille des crédits, les pratiques de cumul sont courantes. Pour les mêmes raisons, décrites ci-dessus, le comportement de cumul est courant – voir « Accordez-nous un crédit ! A la rencontre des emprunteurs digitaux au Kenya ».
Évaluation du risque de crédit basée sur le comportement de remboursement Les deux principaux mécanismes de gestion des risques du microcrédit sont la garantie de groupe et l’historique des remboursements. C’est sur cette base que les institutions offrent des prêts progressivement plus importants aux emprunteurs. Tous les fournisseurs de crédit à la consommation dépendent avant tout des antécédents de crédit, y compris des crédits contractés via des applications sur smartphone – voir « Les applications de prêts des smartphones au Kenya sont-elles vraiment intelligentes ? ». Ces fournisseurs gèrent le risque en prêtant d’abord des montants très faibles, puis en augmentant lentement la taille des crédits en fonction du comportement de remboursement des emprunteurs.
Taux d’abandon élevé sur les prêts initiaux Le taux de défaillance sur le premier cycle de prêt n’est pas si élevé en raison de la garantie de groupe, mais l’abandon après le premier prêt est fréquent. Cela s’explique par le fait que beaucoup d’emprunteurs vivent mal le stress associé aux remboursements hebdomadaires du microcrédit. Une analyse de MicroSave Consulting a montré que 32 % des emprunteurs du 1er cycle de prêt et 16 % de ceux du 2e cycle de prêt sont en défaut de paiement – il n’est donc pas étonnant que les taux d’intérêt soient si élevés pour couvrir ce risque. Ces emprunteurs défaillants sont exclus de l’accès à un nouveau prêt. Au Kenya, par exemple, plus de 10 % des adultes ont un rapport de solvabilité négatif à la centrale des risques.
Crédit utilisé pour en rembourser d’autres Cette situation est de plus en plus fréquente sur les marchés sursaturés, mais elle est particulièrement problématique lorsque les marchés passent rapidement d’une absence totale de crédit à un accès très facile au crédit. C’est le cas de l’Andhra Pradesh en Inde. Des études menées au Kenya et en Tanzanie montrent qu’il est de plus en plus courant pour les emprunteurs d’utiliser un crédit pour en rembourser un autre – voir aussi « Accordez-nous un crédit ! A la rencontre des emprunteurs digitaux au Kenya  ».
Défis dans la gestion des défauts de paiement Les institutions de microcrédit les plus efficaces maintiennent leur PAR en dessous de 5 %. Notre analyse montre que les fournisseurs de crédit digital à la consommation perdent environ 50 % (oui, cinquante pour cent) de l’argent qu’ils prêtent. Mais ils passent rapidement ces crédits en pertes pour faire état de faibles taux de CI/PAR.

En outre, ce n’est pas la première fois que des établissements de crédit à la consommation tentent de cibler le marché des personnes à faibles revenus. À la fin des années 1990, plusieurs sociétés de crédit à la consommation nationales et étrangères ont fait leur entrée dans le secteur de la microfinance bolivienne. À l’époque, il s’agissait peut-être de l’un des marchés les mieux servis et les plus performants au monde. Le secteur très efficace des IMF en Bolivie avait atteint un taux de pénétration de près de 50 %.

Les sociétés de crédit à la consommation du pays ont rapidement gagné des parts de marché en offrant des prêts à décaissement rapide aux employés salariés, ainsi qu’à toute personne ayant obtenu un bon score de crédit basé sur sa relation antérieure ou en cours avec une IMF. La concurrence qui s’en est suivie a entraîné des emprunts multiples, un surendettement et a finalement créé une crise qui a notamment entraîné une révolte des débiteurs. La crise a forcé le secteur à rééchelonner ou à annuler des montants massifs de dettes.

À un certain stade, les crédits improductifs représentaient plus de 20 % du portefeuille de certains prêteurs. Les sociétés de crédit à la consommation étrangères ont rapidement quitté le marché, le laissant en ruine. Il a fallu des années pour que le reste du secteur se remette sur pied. Pour en savoir plus, voir l’article très instructif « Crisis in Bolivian Microfinance » d’Elizabeth Rhyne.

Le microcrédit n’est pas la panacée mais …

Malgré tous ses défauts, le microcrédit a été fondé dans un but social clair : réduire la pauvreté en favorisant l’entreprise. Même si l’idée que le microcrédit serait exclusivement utilisé pour les besoins des entreprises est, naturellement, un mythe marketing. Le secteur du microcrédit a été tenu de rendre des comptes en matière de divulgation et de transparence, principalement par le biais du MIX Market et des investisseurs impliqués. Il a généralement été financé, et obligé à une certaine communication, par des bailleurs de fonds et des investisseurs sociaux recherchant un impact durable sur le développement.

La microfinance a reçu le soutien d’un ensemble de structures à but non lucratif, qui cherchent à protéger les intérêts des clients, comme la campagne SMART, ou à contrôler ou soutenir les performances sociales des prestataires, à l’instar de la Social Performance Task Force. Bien que l’efficacité de ces organismes fasse parfois l’objet de discussions, de nombreux prestataires et leurs bailleurs de fonds considèrent qu’elles ont une place légitime dans le débat.

Les plus grands fournisseurs de services financiers digitaux à but lucratif sont, avant tout, tenus de rendre des comptes à leurs actionnaires qui n’ont pas investi dans un but de rendement social. Par conséquent, si les acteurs actuels parlent de protection des consommateurs, ils ont jusqu’à présent peu fait pour la mettre en œuvre – même si sa justification commerciale est évidente. Voir des exemples dans les articles « Comment les prestataires peuvent-ils améliorer la rentabilité du crédit digital » et « Consumer Protection in Digital Financial Services – Providers Take the Lead ». Toutefois, étant donné la dynamique croissante autour de la campagne SMART FinTech Protects, cela pourrait changer.

Aujourd’hui encore, les taux de défaillance sont consternants, en particulier dans les premiers cycles de crédit (voir graphique ci-dessous). Cependant, peu de prestataires semblent disposés à innover ou même à s’écarter de manière significative du modèle de base M-Shwari, qui a été mis en place il y a plus de cinq ans au Kenya. Actuellement, les prestataires continuent de gérer le risque de crédit essentiellement en augmentant les taux d’intérêt. Ainsi, en Ouganda, le produit MoKash  de MTN/Commercial Bank of Africa coûte 9 % par mois, contre 7,5 % pour le même produit (M-Shwari) au Kenya, où il existe une centrale des risques et, sans doute, une meilleure culture du crédit.

Les fournisseurs qui souscrivent au code de conduite de la GSMA formalisent leur engagement envers huit principes, relevant de trois domaines clés :

i. Fiabilité des services
ii. Sécurité du réseau et du canal mobiles
iii. Traitement équitable des clients

C’est un progrès remarquable, mais il semble que le troisième principe de « traitement équitable » ne soit guère appliqué aux clients du crédit digital. Ces clients font l’objet d’un marketing agressif et doivent se plier à des conditions générales d’utilisation complexes et difficiles d’accès. Ces facteurs entraînent des niveaux d’impayés élevés et donc des taux d’intérêt élevés tenant compte du risque induit.

Pour relever ces défis, il est nécessaire de suivre une approche sur deux fronts :

Les régulateurs accordent souvent une attention insuffisante à ce secteur, car les montants en jeu sont faibles et ne présentent donc pas de risque systémique. Cependant, le nombre de personnes touchées par les pratiques inappropriées – voire souvent prédatrices – des fournisseurs est élevé.

C’est pourquoi ils doivent prendre certaines mesures :

  • mettre en place des centrales de risques solides ;
  • exiger des systèmes de transmission de données automatisés pour assurer la cohérence des données sur les crédits ou les remboursements communiquées aux centrales de risques ;
  • rendre obligatoire la transmission de rapports aux centrales des risques par les prêteurs étrangers offrant du crédit via des applications ;
  • adapter le montant de base des notations de crédit et le nombre de jours de retard ;
  • institutionnaliser les mécanismes permettant aux clients de vérifier et de corriger leurs antécédents en matière de crédit ;
  • fournir des orientations ou des mesures d’application rigoureuses pour la rédaction et la communication de conditions générales claires et centrées sur le client ;
  • limiter ou interdire le marketing agressif par SMS.

Fournisseurs

  • Clarifier les conditions générales, même pour les utilisateurs de téléphones portables basiques. Il a été prouvé que cela permettait de réduire les cas d’impayés de près d’un tiers.
  • Revoir les produits pour inclure :
    • des autorisations de découvert – pour répondre aux besoins des petits revendeurs au roulement quotidien et de ceux qui ont besoin de prêts d’une durée inférieure à un mois. Actuellement, plus d’un tiers des emprunteurs remboursent leurs prêts d’un mois dans la semaine qui suit leur souscription… mais ne bénéficient d’aucune remise d’intérêts ;
    • des montants plus élevés, des délais de remboursement plus longs et des taux d’intérêt réduits tenant compte des bons antécédents de crédit construits au fil du temps – afin que les fournisseurs cessent de faire porter le fardeau des retards massifs dans les premiers cycles de prêt sur ceux qui remboursent toujours dans les délais impartis ;
    • des conseils comportementaux pour minimiser les emprunts imprudents utilisés pour financer les jeux de hasard, la consommation d’alcool et même la pornographie.
    • un contact humain plus important (en particulier pour les montants de crédit plus élevés) – pour répondre aux besoins clairement exprimés d’interaction humaine au moment de la décision d’achat du produit, lorsque que les clients rencontrent un problème ou lorsqu’ils portent réclamation.

Le potentiel que représente l’exploitation de l’empreinte numérique des usagers du Web et l’utilisation des canaux digitaux pour fournir un accès rapide au crédit ne peut pas – et ne doit pas – être nié. Mais il faudra des efforts concertés pour optimiser les produits actuellement offerts et concrétiser le plein potentiel de la révolution digitale pour les consommateurs comme pour les fournisseurs.

Avertissement – Martin Holtmann est directeur du département de Finance digitale et de microfinance à la SFI. Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que lui.

Les femmes s’imposent progressivement dans l’écosystème tech en Afrique

Les femmes s’imposent progressivement dans l’écosystème tech en Afrique

 

Rebecca Szantyr, mars 2020

La diversité des sexes demeure un immense défi pour les entreprises.Une entreprise affiche en moyenne 34 % de rendement supérieur lorsqu’elle est dirigée par une femme, indique l’étude Roland Berger pour Women in Africa. Les données pour l’Afrique manquent, mais il n’y aurait que 9% de startups dirigées par des femmes. Si l’Afrique est la seule région du monde qui compte plus d’entrepreneuses que d’entrepreneurs, avec 65% des biens du continent produit par les femmes, le marché de l’entrepreneuriat féminin en Afrique continue de faire face à de réels défis et particulièrement dans le domaine du numérique où elles sont sous représentées.

Pourtant, le secteur financier se transforme. Il repose de plus en plus sur l’usage des technologies de l’information et de la communication ainsi que les méga-données, au service d’une clientèle désireuse de produits plus faciles à utiliser, plus transparents, et instantanés. Autrement dit, le secteur financier évolue vers un modèle de produits et services centré sur le client, obligeant les institutions à se restructurer.

L’Afrique innove, crée, entreprend. De plus en plus de jeunes africains, nés à l’ère du numérique, se lancent dans l’aventure fintech. Le secteur est aujourd’hui en plein essor. Grâce à la mise en place de nouveaux modèles commerciaux, Il permet de résoudre bon nombre de challenges quotidiens, tel que l’accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation, à la santé, à une meilleure connaissance du marché. En effet, la fintech offre une gamme de services financiers digitaux à des prix abordables. Ces sociétés utilisent la technologie afin de toucher une clientèle plus large, en évitant les dépenses élevées des infrastructures. Grâce à ce nouveau modèle elles peuvent mieux gérer les coûts de leurs services.

Mais, en Afrique seulement 27% des femmes entrepreneures exercent des métiers liés à la technologie. Peu d’entre elles se lancent dans l’aventure entrepreneuriale technologique, et ceci pour différentes raisons : pas suffisamment de connaissances, pas de ressources à disposition, pas de financement suffisant ou tout simplement pas de soutien. Elles ont peu de modèles féminins à partir desquels s’inspirer.

La barrière culturelle apparaît être un facteur non négligeable chez certains. Les femmes africaines prendraient moins de risques, ou seraient moins soutenues à prendre des risques que les hommes. Les femmes africaines ne rentreraient donc culturellement pas dans le monde de l’entrepreneuriat tech. C’est pour cela qu’il serait fréquent qu’elles s’autocensurent dans leur désir d’entreprendre et plus particulièrement dans la tech, de peur du « qu’en dira-t-on ».

« Les conservatismes culturels et religieux dans nos sociétés se traduisent par le développement d’un biais naturel chez les femmes qui les poussent à l’autocensure », explique Ismaïl Douiri, directeur général d’Attijariwafa Bank, premier groupe bancaire du Maghreb.

L’autre défi majeur est l’éducation : en Afrique, le taux d’alphabétisation des garçons est en moyenne 1,3 fois plus important que celui des filles. Par ailleurs, les hommes seront plus à même de suivre un enseignement secondaire et post-bac que les filles.

Selon Ismaïl Douiri, « Dans la plupart des pays d’Afrique, les systèmes éducatifs ont été orientés vers l’obtention d’un diplôme plutôt que vers l’acquisition de qualifications et de compétences qui favorisent une intégration réussie dans le monde du travail.» La plupart d’elles manquent de compétences techniques et sectorielles. En effet, les technologies de l’information et de la communication ne sont quasiment pas présentes dans le système éducatif africain. Le coût élevé de l’éducation en fait également une barrière importante.

Les femmes qui surmontent l’obstacle culturel, et éducatif se voit ensuite freiner côté finance. En effet, côté financement, à l’échelle mondiale, les hommes représentent 92% des partenaires des 100 principales sociétés à capital-risque, et les start-ups créées par des femmes ne reçoivent que 2 % des investissements de ces sociétés.  Si dans son dernier rapport, le fonds d’investissement Partech, spécialisé dans les startups tech,  a confirmé qu’en Afrique, les startups ont levé 1,163 milliard de dollars de fonds propres en 2018, les startups fintech ont levé 132,75 millions de dollars en 2018, bénéficiant de 39,7% de l’ensemble du financement. A l’échelle mondiale, les startups dirigées par les femmes ne recevraient que 2% de tous les fonds de capital-risque ( VC ), chiffre encore plus bas pour l’univers de la technologie. Pourtant, il y a bien un argument financier pour soutenir les femmes dans les start-ups technologiques. En effet, le pouvoir d’achat des femmes continue d’augmenter sur le continent. Ceci crée une réelle opportunité pour les entreprises technologiques, afin de comprendre les besoins et les attentes des femmes. Qui de mieux placé pour concevoir des produits qui répondent aux préférences des consommatrices que des femmes ?

Pour relever ces défis et encourager la place des femmes dans l’univers des startups techs, de nombreuses initiatives sont mises en place, notamment en Afrique Francophone.  Les banques et les opérateurs de téléphonie mobiles multiplient les journées, concours, prix, programmes exclusivement dédiés aux femmes et à la technologie, à l’image du linguère digital challenge, visant à promouvoir les femmes dans le domaine des technologies de l’information et de la communication. L’initiative AFAWA ( Affirmative Finance Action for Women in Africa ), pour favoriser l’accès des femmes au financement en Afrique, vise à combler le déficit de financement qui est estimé à 42 milliards de dollars.

L’initiative eTrade for Women lancée par la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), vise à faire des femmes entrepreneurs numériques un vecteur de création de richesse dans les pays en développement.

Au Sénégal, les femmes représentent 30% de l’écosystème numérique alors qu’en France par exemple, elles ne représentent que 10%. En effet, le pays dispose d’un vivier d’initiatives pour les encourager. Il multiplie les incubateurs et les fonds d’investissement pour permettre aux startups de se développer et atteindre 35 000 emplois directs dans le domaine des nouvelles technologie d’ici 2025.

L’écosystème semble être en effervescence avec pléthore d’initiatives pour mettre en avant des femmes qui se lancent dans l’aventure entrepreneuriale numérique et encourager celles qui hésitent.

Ne boudons pas de beaux exemples de réussite de startups tech dirigées par des femmes, parmi elles, Patricia Zoundi, fondatrice de la société Quickcash, une société de transfert d’argent qui a réussi le pari de tenir compte des besoins et des réalités des populations africaines. Arielle Kitio, sacrée Femme Digitale Africaine de l’année 2019, avec sa startup Caysti, (Cameroon Youth School Tech Incubator), un centre d’éveil technologique pour les enfants entre 6 et 15 ans, lancé en 2017. “Grâce à notre logiciel intuitif et ludique abcCode, ils apprennent un nouvel alphabet, celui du code, et dans leur langue native, le français, le haoussa ou le wolof”. Au Cameroun, Rebecca Enonchong, est à la tête d’appstech, elle est aussi membre de VC4Africa et préside le conseil d’administration d’afrilabs qui  regroupe tous les centres d’innovation et les tech hubs du continent africain. Afrilabs regroupe aujoud’hui 151 membres de hub qui appartiennent au réseau Afrilabs dans 40 pays, qui soutiennent eux-mêmes plus de 700 000 entrepreneurs tech sur le continent Africain.

Les chiffres évoluent, les mentalités changent, mais il reste du travail pour obtenir une meilleure représentation des femmes dans l’écosystème des startups tech. Près de 24 % des Africaines en âge d’exercer un emploi sont impliquées dans la création d’entreprises. Et ceci est bien plus que partout ailleurs. Les femmes représentent un fort potentiel, on a besoin de les encourager davantage. Elles doivent pouvoir trouver leur place avec conviction et confiance. Pour cela il faut aussi leur apporter les outils, des connaissances, de l’inspiration.

Vous pensez que vous ne pouvez pas développer votre entreprise sans moyens financiers ? Rendez-vous sur le Hub de la finance digitale. Ce site, dédié à l’écosystème entrepreneurial met à votre disposition des outils pour vous accompagner dans votre parcours de développement : c’est en créant un réservoir de talents solides, notamment auprès des femmes, qu’on pourra améliorer l’impact des startups tech pour une meilleure inclusion économique, financière et sociale. Mesdames, ne soyez pas timides, l’écosystème a besoin de vous.

Panne de confiance : pourquoi vos clients potentiels se défient de vos agents (en particulier dans les zones rurales)

Panne de confiance : pourquoi vos clients potentiels se défient de vos agents (en particulier dans les zones rurales)

 

Graham WrightNitish Narain et Raunak Kapoor, février 2020

Dans le district de Krishna en Inde, seuls 22 % environ des bénéficiaires de transferts sociaux directs versés par l’État d’Andhra Pradesh (AP) avaient déjà eu recours à un agent pour effectuer des retraits en espèces. La plupart retirent le montant de leurs prestations dans des agences bancaires. Cette tendance est inquiétante pour deux raisons principales. Tout d’abord, le district de Krishna est considéré comme le plus avancé des 732 districts de l’Inde en matière d’écosystème numérique. Ensuite, l’AP est reconnu comme le premier État à utiliser la technologie pour améliorer la prestation des services publics et la mise en œuvre de ses programmes et subventions.

Alors pourquoi la population n’a-t-elle pas recours aux agents ? En partie, pour les populations rurales du moins, parce qu’il n’existe pas d’agent disponible dans leur village ou à proximité. Mais aussi pour toute une série de raisons liées au manque de confiance dans ces agents. En effet, pour de nombreux consommateurs, le kirana (petit commerçant local) n’a pas le profil adapté pour être agent. Pour commencer, les commerçants sont souvent les premières personnes à alimenter les ragots du village. Ainsi, s’adresser à un commerçant local en qualité d’agent présente le risque que la confidentialité ne soit pas assurée au sein de la communauté. En outre, de nombreux ménages empruntent au kirana en cas de besoin, de sorte que le risque que l’argent retiré chez le commerçant-agent soit confisqué pour rembourser des dettes est très réel.

En outre, de nombreux ruraux se rendent chaque semaine, ou toutes les deux semaines, dans la ville marchande la plus proche pour y accomplir diverses activités et transactions. Ils peuvent donc se rendre fréquemment à la banque ou chez un agent de la ville, avec des coûts marginaux limités. Cette option néglige toutefois deux facteurs clés qui engagent à poursuivre les travaux visant à « repousser les frontières » pour établir des agents plus près des villages ruraux reculés.

Le premier facteur est le genre – dans de nombreux pays, seuls les hommes se rendent en ville. Pourtant, les femmes souhaitent et doivent pouvoir le faire pour mener leurs affaires financières en toute confiance, souvent sans avoir à en informer leur mari. L’accès à des agents dans la localité où elles vivent permettrait aux femmes de réaliser des transactions financières par elles-mêmes. Le deuxième facteur concerne les petites transactions, en particulier l’épargne. Celle-ci peut être encouragée par la disponibilité de points de service d’agents à proximité. Comme la SFI l’a déjà mis en évidence, les épargnants sont prêts à se déplacer à partir d’un certain montant de dépôt, et plus le montant est important, plus ils sont disposés à le faire (voir figure ci-dessous). Par conséquent, pour aider les gens à économiser de petites sommes à l’extérieur de la maison, et donc loin des tentations de « dépenses superflues » ou des pratiques prédatrices de membres de la famille, il faut leur mettre à disposition un agent à proximité.

Ces problématiques, ainsi que d’autres liées à la fracture digitale, rendent essentiel le travail de MSC, du BCG et du CGAP sur le désenclavement financier des communautés rurales. Il est indispensable de concevoir des solutions créatives et spécifiques à chaque pays pour permettre à des agents rentables de repousser les frontières actuelles. Ces solutions comprennent :

  1. la différenciation des agents et l’augmentation des commissions pour le traitement des paiements G2P en Inde ;
  2. l’harmonisation des réglementations, notamment celles qui déterminent le profil des entités autorisées à devenir agent et les produits que les agents ont le droit d’offrir, et des commissions pour le traitement des paiements G2P en Indonésie ;
  3. l’élargissement de la gamme des produits offerts par les agents de transactions mobiles dans toute l’Afrique ;
  4. l’augmentation du nombre d’agents féminins, et l’amélioration de leur rôle, de leur statut et du soutien qui leur est fourni en Asie du Sud et dans certaines régions d’Afrique ;
  5. l’exploitation des nouvelles technologies pour améliorer l’efficience de la « distribution 2.0 » ;
  6. afin de, à terme réinventer le dernier kilomètre des réseaux d’agents.

MSC a mené sa première étude sur les questions de protection des consommateurs en Inde en 2016, alors que le modèle de service par agent (correspondant bancaire) se déployait à grande échelle. Nous avons constaté que de nombreux clients faisaient confiance aux agents – en partie parce qu’ils dépendaient d’eux pour effectuer des transactions « assistées ». Cette situation semble être en train de changer. Dans le cadre du vaste travail de terrain que nous menons en Inde, nous entendons de plus en plus souvent parler d’un ensemble de problèmes qui érodent la confiance dans les agents.

Et le problème ne se limite pas à l’Inde…

Nous avons tiré des conclusions similaires de l’analyse opérationnelle et de l’étude d’impact du programme de transferts en espèces conditionnels PKH en Indonésie. Nous avons constaté que seuls 18 % des bénéficiaires avaient recours à des agents pour retirer leur argent. Cela s’expliquait en partie par le fait que les agents n’étaient tout simplement pas présents dans de nombreuses zones rurales, de sorte que les bénéficiaires devaient se rendre au distributeur automatique le plus proche. Cependant, même dans les zones où les agents étaient présents, beaucoup ne détenaient pas les liquidités nécessaires pour faire face à de gros retraits d’espèces, car les bénéficiaires retiraient la totalité de la prestation du PKH en une seule fois.

En conséquence, même les facilitateurs du PKH et les banques déconseillent de recourir aux agents comme points de retrait. En outre, les agents appliquent des frais informels aux versements en espèces. La commission médiane facturée est de 10 000 IDR (0,73 USD) par versement, ce qui rend les distributeurs automatiques plus économiques.

Là encore, les consommateurs ont perdu confiance dans la capacité des agents à répondre à leurs besoins de manière transparente et honnête.

Nous avons relevé des difficultés similaires dans l’étude sur le service à la clientèle réalisée pour le CGAP en 2015 ; elle a conduit à identifier trois problèmes clés qui érodaient la confiance des clients sur trois marchés différents mais tous relativement matures. Ces problèmes étaient : 1. les interruptions de service ou de réseau ; 2. les frais non autorisés facturés par les agents ; 3. le manque de liquidité des agents.

L’étude a clairement montré que de nombreux clients enregistrés s’avéraient inactifs après avoir été confrontés à l’impossibilité d’effectuer des transactions ou parce qu’ils n’osaient pas le faire. Il arrive que les clients ne puissent pas effectuer de transactions pendant les interruptions du système, ou en cas d’absence ou d’illiquidité des agents, ou se sentent intimidés face au risque d’envoyer de l’argent à un mauvais numéro, ou de perdre ou de divulguer leur code PIN. D’autres clients choisissent de se protéger en utilisant des services assistés par des agents plutôt que d’enregistrer ou de conserver de l’argent dans leur portefeuille mobile. Tous ces facteurs limitent l’utilisation et le potentiel des services financiers digitaux.

En outre, étant donné l’importance du bouche à oreille, qui, selon MSC, est à l’origine d’environ 60 % des décisions relatives à l’adoption de services financiers, les mauvaises expériences se répandent rapidement dans les communautés rurales – ce qui accélère l’érosion de la confiance. Pour reprendre les mots d’un client, « nous entendons constamment les utilisateurs de transactions mobiles se plaindre de l’instabilité du réseau, des retards de service, du manque d’argent, entre autres commentaires négatifs sur les services financiers mobiles. Pourquoi dans ces conditions s’inscrire à ces services ? ».

Ce manque de confiance pose un sérieux problème aux prestataires dont les conséquences sont coûteuses. Le rapport de la GSMA sur l’état du secteur en 2018 indique que « 34,5 % des comptes enregistrés dans le monde sont actifs [sur 90 jours] ». Autrement dit, seul un compte de services financiers digitaux sur trois sert à effectuer plus d’une transaction en trois mois. Compte tenu du coût d’acquisition des clients, on ne peut manquer de penser que des investissements visant à améliorer la confiance dans les services financiers digitaux seraient économiquement judicieux.

Quels sont donc ces facteurs qui sapent la confiance ?

Du côté de l’offre :

  1. Défaut d’accessibilité des agents : ce facteur intervient lorsque le nombre d’agents de dépôt ou de retrait disponibles est insuffisant pour fournir un accès crédible aux services financiers de base. Sur de nombreux marchés, cette situation est due à la fermeture de points de services et à la désaffection des agents, qui peuvent priver les clients d’accès à leur argent. Dans certains pays, cet accès est une question d’horaires d’ouverture, par exemple en Zambie et au Kenya, où la plupart des agents travaillent les mêmes jours et aux mêmes horaires que les agences bancaires. Dans ces pays, il est impossible pour les clients de trouver des agents pour effectuer leurs transactions le week-end ou après 17 heures.
  2. Interruptions de service ou pannes du système : lorsque des problèmes d’ordre technique empêchent les utilisateurs d’accéder à leur argent ou d’effectuer des transactions. Les agents s’en servent souvent comme excuse pour refuser de réaliser des transactions lorsqu’ils sont confrontés à des problèmes de liquidité.
  3. Défaut de liquidité des agents : lorsque les agents ne disposent pas de suffisamment de trésorerie électronique ou d’espèces pour effectuer des opérations de retrait ou de dépôt. Les clients ont du mal à faire confiance à un agent qui est souvent dans l’incapacité de réaliser les transactions qu’on lui demande.
  4. Mauvais service à la clientèle : lorsque les agents ont reçu une formation limitée et que leur capacité à réaliser des transactions, à expliquer le fonctionnement des produits ou à traiter les plaintes des clients s’en trouve compromise. La déficience ou l’absence de service d’assistance aux agents et à la clientèle dispensé via les centres d’appel peut aggraver le problème.
  5. Faible recommandation de la part des prestataires de services financiers (PSF) : lorsque l’agence locale n’oriente pas les clients vers les agents – les utilisateurs en tire la conclusion que ceux-ci ne sont pas agréés ou qu’on ne peut pas leur faire confiance. Dans certains cas, lorsque le personnel de l’agence craint de perdre son emploi, il arrive qu’il discrédite les agents en conseillant aux clients d’effectuer leurs transactions plutôt à l’agence où elles sont plus sûres et moins chères.
  6. Procédure d’inscription lourde : lorsque les procédures d’inscription et d’application des règles KYC sont complexes, alambiquées et longues. Les utilisateurs potentiels, en particulier ceux qui découvrent les services financiers digitaux, abandonnent souvent la procédure sans terminer leur inscription. Lorsque les agents aident à l’inscription et sont apparemment incapables de la rendre rapide et facile, la confiance est compromise.
  7. Pas de garantie de confidentialité : tout le monde, et pas seulement les personnes qui dépendent de l’assistance d’un agent, souhaite voir la confidentialité de ses transactions financières garantie. Comme nous l’avons vu en Inde et ailleurs, les clients considèrent souvent qu’un agent hyper local basé dans le même village ne donne pas cette garantie.
  8. Manque de soutien du PSF : lorsque le PSF ne fournit pas : 1. de soutien marketing au réseau d’agents pour renforcer sa crédibilité et/ou 2. de surveillance des agents, soit directement, soit par l’intermédiaire de représentants tiers chargés de contrôler et d’appuyer le réseau d’agents.
  9. Frais non autorisés : lorsque les agents facturent des frais supplémentaires pour les transactions, comme c’est maintenant le cas partout dans le monde.

Du côté de la demande :

  1. Manque de maîtrise de l’outil digital : lorsque les utilisateurs potentiels n’ont pas les connaissances ou les capacités nécessaires pour utiliser les interfaces digitales par eux-mêmes. Ce facteur est naturellement d’autant plus fréquent dans les segments de population illettrés pour lesquels aucune interface intuitive n’a été conçue.
  2. Craintes vis-à-vis de la technologie : lorsque les utilisateurs potentiels ne comprennent pas la technologie, ce qui leur fait craindre de perdre de l’argent en tapant sur de mauvaises touches ou parce que l’argent « disparait ».
  3. Peur de la dépendance : lorsque les utilisateurs dépendent d’agents pour obtenir de l’aide, ce qui compromet la confidentialité des transactions et accroît la vulnérabilité des clients à l’application de frais non autorisés ou même aux pratiques frauduleuses des agents.

Micro-entrepreneurs et risques professionnels : pourquoi les personnes défavorisées se contentent-elles d’emplois peu rentables ?

Micro-entrepreneurs et risques professionnels : pourquoi les personnes défavorisées se contentent-elles d’emplois peu rentables ?

 

Stuart Rutherford et Rahul Chatterjee, août 2019

Suivant les traces de son père, le premier métier de Riajul en tant que jeune sans formation avait été de casser des briques pour la fabrication de ciment, un travail éprouvant et peu prestigieux. Cela ne lui avait pas plu et lorsqu’il avait découvert qu’il pouvait obtenir un prêt auprès d’une institution de microfinance (IMF), il en avait profité pour s’installer à son compte comme vendeur de thé. Son entreprise a duré deux mois. Désillusionné, il s’est mis à conduire un cyclo-pousse (rickshaw) de location, le travail de dépannage des hommes pauvres du Bangladesh. Aujourd’hui, il conduit son propre cyclo-pousse, acheté au moyen d’un autre prêt, et n’a pas d’autre ambition pour le moment.

Après avoir terminé l’école primaire, Shiraz a travaillé comme assistant d’un peintre en bâtiment. Il a rapidement appris les ficelles du métier et lorsque son patron est parti ailleurs, il a créé sa propre entreprise de peinture. Bien que son activité soit rentable, Shiraz n’est pas satisfait. Il veut arrêter la peinture et devenir (ce n’est pas une plaisanterie) vendeur de thé.

Quelques vendeurs de thé parmi ceux qui se trouvent à proximité du domicile de Shiraz

Qu’est-ce qui empêche Riajul d’acquérir des qualifications, d’emprunter de nouveau et de se lancer dans une nouvelle entreprise qui pourrait accroître ses revenus ? Pourquoi Shiraz veut-il abandonner la peinture, alors qu’il possède une entreprise rentable et jouit d’une bonne réputation, pour devenir vendeur de thé, surtout lorsqu’il en existe déjà des dizaines dans son quartier, dont beaucoup qui arrivent à peine à survivre ?

Nous pourrions appeler cette question « l’énigme d’Ozler », en référence à Berk Ozler, un économiste de la Banque mondiale. Dans le cadre de l’examen d’un programme de subventions destinées aux personnes défavorisées pour la création d’activités indépendantes, il avait remarqué qu’au bout de quelques années, la plupart de ces micro-entreprises avaient cessé leur activité ou stagnaient sans se développer. Ozler ne comprenait pas.

« EN TERMES DE REVENUS, NE VAUT-IL PAS MIEUX ÊTRE TAILLEUR OU SOUDEUR OU COIFFEUR AU LIEU DE TRAVAILLER DANS LES CHAMPS OU D’ÊTRE VENDEUR DE RUE ? ET SI C’EST LE CAS, POURQUOI N’Y-A-T-IL PAS DAVANTAGE DE BÉNÉFICIAIRES QUI ESSAIENT D’EN FAIRE LEUR PRINCIPAL MÉTIER PLUTÔT QU’UNE ACTIVITÉ D’APPOINT DANS LE MEILLEUR DES CAS ? »

Riajul et Shiraz font tous les deux partie des personnes interrogées dans le cadre d’un projet de recherche fondé sur des « agendas financiers » dans le centre du Bangladesh, qui enregistre les transactions quotidiennes de ménages à faibles revenus depuis 2015. Ces informations détaillées peuvent nous permettre d’apporter un début de réponse à l’énigme d’Ozler.

Ozler pose deux questions. La première est simple : peut-on réellement gagner plus d’argent en exerçant un métier mieux qualifié à la place d’emplois précaires peu qualifiés ou de petits commerces ? Nos données fournissent une réponse : dans l’ensemble, oui.

Le graphique 1 présente les données tirées des agendas financiers qui appuient cette conclusion. Nous avons pris 56 ménages couverts par l’étude et les avons répartis en quartiles de revenus sur la base de leurs revenus totaux sur les 12 mois précédents. Nous avons ensuite examiné la composition de leurs revenus en les attribuant à l’une des dix « stratégies de revenus » des ménages (cf. légende du graphique). Sachant que beaucoup de ces ménages ont plus d’une source de revenus, la mention « + » signifie qu’ils ont une activité supplémentaire en plus de celle indiquée.

Nous avons inclut deux répondants qui gèrent des PME plutôt que des micro-entreprises. Comme le montre le graphique, ils bénéficient des revenus les plus élevés. Viennent ensuite les ménages qui reçoivent de l’argent envoyé par des membres de leur famille qui travaillent à l’étranger. C’est la stratégie idéale pour ceux qui ont le courage de la tenter. Le graphique montre clairement que ceux qui dépendent d’emplois précaires ou d’activités d’auto-entrepreneurs non qualifiés, comme Riajul, dominent les quartiles de revenus les plus bas. D’un autre côté, ceux qui dirigent des micro-entreprises, comme Shiraz par exemple, s’en sortent mieux.

Cette réponse affirmative à la première question d’Ozler nous conduit à la seconde : s’il existe une prime de revenus liée à la gestion d’une micro-entreprise, pourquoi n’y a t-il pas davantage de personnes défavorisées qui font ce choix ? Ou, si elles le font, pourquoi ne s’y tiennent-elles pas ? Il s’agit d’une question plus complexe et nous n’y apportons qu’un début de réponse. Pour ce faire, nous avons interrogé un grand nombre de participants aux agendas financiers, dont notamment Riajul et Shiraz, en leur posant des questions sur leurs choix professionnels et leur perception des différents métiers. Nous avons également examiné leurs agendas financiers.

Quels sont les facteurs qui déterminent l’activité processionnelle des ménages ? Comment ces facteurs influencent-ils les trois stratégies dominantes dans le graphique 1 : le travail à l’étranger, les micro-entreprises et les emplois précaires ?

Travail à l’étranger

Plusieurs millions de Bangladais travaillent à l’étranger. Ils sont originaires de l’ensemble du pays, mais certaines localités ont réussi à se spécialiser dans l’envoi de travailleurs à l’étranger (principalement des hommes) et la région couverte par le projet des agendas financiers en fait partie. Les retombées du travail à l’étranger se manifestent partout, sous la forme notamment de grandes maisons modernes qui se multiplient, souvent dans les quartiers pauvres. Tout le monde sait que c’est le moyen de gagner beaucoup d’argent, et beaucoup s’y essaient, y compris chez les plus pauvres.

Kamrul était par exemple travailleur agricole payé à la journée lorsqu’il a pris la décision de partir à l’étranger. En vendant les terres familiales qui lui restaient, et en s’endettant lourdement auprès de sa famille et de voisins, il est arrivé à Singapour. Il a connu quelques bonnes années avant de rentrer chez lui parce qu’il lui manquait des qualifications professionnelles formelles. Il a ramené assez d’argent pour rembourser ses dettes et devenir vendeur de thé. Son commerce a toutefois tourné court, comme celui de Riajul, faute d’arriver à recouvrer les sommes dues par les clients qui consomment à crédit.

Kamrul est reparti à l’étranger, cette fois-ci en Arabie saoudite, laissant sa femme découvrir avec horreur la montagne de dettes qu’il avait laissée derrière lui, auprès de voisins, de membres de sa famille et d’IMF. Il lui envoie maintenant de l’argent, mais elle reste dans une situation très difficile, ayant remboursé certaines dettes en empruntant de nouveau, comme en témoignent ses relevés d’opérations. Elle voudrait créer son propre commerce, mais son mari ne lui permet pas pour des raisons de conviction religieuse et de fierté familiale.

L’exemple de Kamrul montre qu’il existe des moyens de surmonter les contraintes financières à l’émigration. Avec suffisamment de détermination, même les plus pauvres peuvent réaliser leur rêve d’émigration. Et s’ils n’ont pas peur des risques, ils peuvent s’y essayer encore et encore. Dans le cas de Kamrul, il semble qu’une bonne dose d’égoïsme l’a aussi aidé à se décharger d’une partie du coût sur sa femme.

L’expérience de Kamrul et de Riajul fait écho aux conclusions d’une étude réalisée récemment au Bangladesh (FENU, 2018), qui montre que 73 % des commerçants vendent des produits à crédit à leurs clients. Beaucoup de commerçants attachent davantage d’importance aux relations commerciales qu’à la rentabilité de leur entreprise, même si cela n’est pas économiquement viable. Ils ont souvent peur de perdre leurs clients. Pour les petits commerçants, le recouvrement des sommes correspondant aux ventes à crédit représente l’un des principaux défis de la gestion de leur entreprise.

Micro-entreprise

Il est possible que ce soit l’existence même de la possibilité de partir à l’étranger qui incite beaucoup de personnes parmi les plus ambitieuses à s’expatrier au lieu de créer une micro-entreprise.

L’exemple de Rameza va dans ce sens. Elle possède un commerce relativement rentable de confection de gâteaux. Toutefois, après avoir élevé ses enfants et s’être lassée d’un mari qui ne la soutient pas, elle a décidé de partir en Arabie saoudite. Son agenda financier montre qu’elle a vendu son local commercial en bois et tôle ondulée au début du mois de novembre 2018. Deux semaines plus tard, elle a un passeport, un billet d’avion, la promesse d’un emploi, des robes et des chaussures neuves, et aussi quelques nouvelles dettes. Ses fils ont d’abord été atterrés. Comme Kamrul, ils se soucient de la réprobation sociale, mais au vu de sa détermination, ils la soutiennent maintenant dans son projet.

De son côté, Arun ne veut pas partir à l’étranger. Il est compétent, ambitieux et astucieux. Il habitait auparavant dans un district plus pauvre et a d’abord travaillé comme ouvrier sur des chantiers. À la fin de cette période, il était marié. Il s’est ensuite tourné vers la conduite de cyclo-pousse, mais n’a pas aimé ce travail, supportant mal l’attitude condescendante de certains clients.

Quand un commerçant sympathique lui a proposé de créer un commerce alimentaire en lui faisant l’avance de certains produits pour se lancer, il a sauté sur l’occasion. Depuis, il a installé son fils adolescent dans la même activité et a récemment ouvert un second point de vente, un magasin de bonbons attenant à un lycée. Il vend des produits cuisinés et a donc besoin de main d’œuvre supplémentaire. Pour le moment, il a fait venir un neveu de son village, mais il a conscience qu’il aura probablement besoin d’embaucher quelqu’un en dehors de sa famille, une étape importante qui représente un obstacle majeur au développement de son entreprise.

Revenons à Shiraz, dont la situation illustre ce problème de l’expansion. Il avait pensé partir à l’étranger, mais sa santé l’en avait dissuadé et il a décidé d’envoyer son frère à la place. Lorsqu’il n’est pas en train de peindre, Shiraz surveille la construction d’une nouvelle maison de famille, en grande partie financée par les envois d’argent de son frère. Shiraz est encore jeune et n’est pas marié. Pourquoi envisage-t-il donc d’abandonner son activité de peintre pour devenir vendeur de thé ? Parmi ses nombreuses raisons, il y en a deux qui se distinguent.

  1. Il pense qu’il ne pourra pas développer son activité parce que la concurrence est forte dans la zone qu’il peut couvrir autour de chez lui. Le développement de son entreprise impliquerait de faire un saut trop important en termes de nouveaux locaux, d’organisation pour stocker le matériel et d’embauche de personnel, avec peut-être un salarié permanent.
  2. Avec la nouvelle maison qui est presque terminée, sa priorité est la stabilité. Même si la vente de thé est susceptible de lui rapporter beaucoup moins d’argent que la peinture, il se dit que les revenus seraient plus réguliers, avec moins d’aléas, de capital à investir et de supervision.

Travail précaire sans qualification

Notre photo montre Ranjit en train de pédaler. Son cyclo-pousse est un vieux modèle qui fonctionne à la force musculaire, alors que les conducteurs de cyclo-pousse sont en train de passer rapidement à des cyclo-pousses électriques, qui sont plus rapides et ont la préférence des clients. Les revenus de Ranjit sont en baisse, alors qu’il est jeune et a besoin de subvenir aux besoins de sa femme et de ses trois enfants.

De l’autre côté du village, Rahman, après un échec en tant que maçon à son compte, a trouvé quelqu’un qui était disposé à lui vendre un cyclo-pousse électrique à crédit (« pay-as-you-go »). Il gagne environ 27,5 USD au taux de « parité du pouvoir d’achat » (PPA – nous utilisons ce taux dans tout l’article[1]) par jour en travaillant à toutes heures et rembourse sa dette à raison de 350 BDT (10,7 USD) par jour. Nos données montrent que ses remboursement ont été réguliers et quelques semaines plus tard, il avait acheté un cyclo-pousse électrique plus récent, en remboursant cette fois-ci 400 BDT (12,2 USD) par jour. À l’heure actuelle, il travaille avec son deuxième cyclo-pousse et loue le premier. Lorsqu’il aura remboursé ses dettes, ses revenus seront près de quatre fois supérieurs à ce qu’ils étaient lorsqu’il a commencé.

Pourquoi Ranjit ne fait-il pas comme Rahman ? En premier lieu, il explique qu’il n’a pas de place chez lui pour garer son cyclo-pousse, ni d’endroit pour charger la batterie. Il paye pour mettre son cyclo-pousse à l’abri pendant la nuit. En second lieu, les cyclo-pousses électriques coûtent cher, donc tout vol ou accident aurait de graves conséquences. En troisième lieu, ces véhicules ont besoin d’entretien et les batteries peuvent tomber en panne. Bien qu’il s’agisse de préoccupations légitimes, Rahman a été capable de les surmonter. Pourquoi Ranjit ne pourrait-il donc pas en faire de même ?

La raison en est probablement que Ranjit a un deuxième métier en tant que percussionniste dans l’orchestre du village. C’est un métier d’appoint en termes d’heures travaillées, mais qui lui procure de bons revenus pendant la saison des fêtes. Depuis que nous avons fait sa connaissance il y a quelques années, il est également devenu plus religieux et son activité de percussionniste représente un aspect important de sa vie spirituelle. Il se demande aussi : « qu’est-ce que je ferais chaque année avec un cyclo-pousse qui coûte cher pendant que je suis occupé avec l’orchestre ? ». Il reconnaît que la baisse de ses revenus de cyclo-pousse est un problème, mais il l’écarte d’un geste de la main en faisant état de vagues ambitions de changer de métier dans un avenir encore non défini.

Conclusions

Au sein de notre échantillon d’agendas financiers, les ménages qui possèdent une micro-entreprise affichent généralement des revenus plus élevés que ceux qui dépendent essentiellement d’emplois non qualifiés. Cela répond à la première question d’Ozler.

En ce qui concerne sa deuxième question, il existe en effet des ménages qui négligent la possibilité de créer une micro-entreprise, ainsi que des chefs d’entreprise qui se contentent d’une activité stagnante, ou qui préfèrent l’abandonner pour passer à un emploi non qualifié. Leurs motivations sont liées aux opportunités commerciales, à leurs qualités personnelles et aux pressions sociales. Lorsque des opportunités existent, l’aspect financier, souvent jugé crucial, ne semble pas aussi contraignant que les problèmes de gestion au quotidien, comme par exemple la gestion des équipements, du personnel, le recouvrement des créances et, dans une certaine mesure, la concurrence.

Les normes sociales peuvent également constituer un obstacle. Kamrul a interdit à sa femme d’ouvrir un commerce et Rameza a choqué ses fils en voulant partir à l’étranger. Les qualités personnelles telles que l’ambition, la confiance en soi, la détermination ou la volonté de prendre des risques jouent un rôle déterminant. Les relations familiales, et même la spiritualité, ont une influence. La formation ne joue qu’un rôle limité, au moins dans notre échantillon. Pour résoudre l’énigme d’Ozler, la sagacité pourrait s’avérer plus importante que les études.

Si les réponses à la question d’Ozler se rattachent à des « problèmes de gestion », des « traits de caractère », des « normes sociales » et autres aspects vaguement définis, nos conclusions sont-elles pour autant dénuées de sens ? Aurions-nous pu faire l’hypothèse de ces facteurs avant de commencer notre étude ? Peut-être. Mais le fait de les observer dans le cadre de situations réelles que nous avons suivies de près, jour après jour, pendant presque trois ans et demi, en fait des données d’observation et non de simples hypothèses de travail, ce qui fait toute la force de la méthode des agendas financiers quotidiens.

[1] Le taux de « parité de pouvoir d’achat » (PPA) tient compte du fait que le pouvoir d’achat d’un dollar au Bangladesh est supérieur à celui d’un dollar aux États-Unis.

Références

  1. Ozler, B. (octobre 2018), Cash grants and poverty reduction
  2. FENU (septembre 2018), 
Landscape Assessment of Retail Micromerchants in Bangladesh, rédigé par Andrews, A. K. et Z. Aligishiev

Pendant la période d’enregistrement de ces données, nous avons initialement bénéficié du soutien du GCAP, puis du FENU, et depuis mi-2019 de L-IFT. Nous tenons à les en remercier.

Les fintechs à l’assaut de la finance islamique

Les fintechs à l’assaut de la finance islamique

 

Bocar Anne, février 2020

La finance islamique, un secteur en pleine croissance :

Depuis plus de deux décennies, l’industrie de la finance islamique qui fonctionne selon la loi islamique (charia) a connu une croissance exponentielle en termes d’actifs et de pénétration de marchés.  Selon le Rapport de l’Islamic Financial Services Board sur le développement de la finance islamique en 2019, les actifs de l’industrie conforme à la charia sont passés de 2,4 billions de dollars en 2017 à 2,5 billions de dollars en 2018, soit une hausse de 3 %.

Dans son rapport « Islamique Finance Outlook 2019 Edition », S&P Global Ratings a déclaré qu’à moyen terme, le secteur des fintechs pourrait entraîner certaines disruptions sur le marché de la finance islamique.

Mais c’est quoi une fintech islamique ?

La fintech « conventionnelle » et la fintech islamique partagent une définition similaire. Le principal point de divergence réside dans le fait que les directives de la charia doivent être respectées par la fintech islamique. L’adoption de la finance islamique par le biais des fintechs a une grande chance de toucher les masses, en particulier la population rurale qui a moins accès aux produits et services financiers. Le marché des fintechs islamiques en est encore à ses prémices mais recèle de nombreuses opportunités de croissance.

L’Indonésie, suivie par les États-Unis, les Émirats arabes unis et le Royaume-Uni, présente le plus grand nombre de startups fintechs islamiques. Les pays d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne sont à la traîne en raison de la qualité de leurs infrastructures, du manque de capitaux, de l’adoption limitée du digital – à quelques exceptions près – et de la faiblesse des régulateurs. Le coût élevé de l’internet, le manque de cadre réglementaire favorisant l’innovation tel que les sandbox, « bac à sable règlementaire », et le niveau d’éducation digitale requis pour permettre aux personnes de tirer parti des bénéfices de l’internet en sont les principales contraintes. Cependant, selon Moody’s, en Afrique les actifs bancaires islamiques devraient augmenter de 10 % au cours des cinq prochaines années dans le total des actifs bancaires.

Avec plus de 90 fintechs islamiques dans le monde offrant des solutions de services financiers et adoptant une approche inclusive au service des clients, plus de la moitié se concentrent sur la fourniture de solutions technologiques de pair à pair (P2P) pour faciliter le financement des consommateurs et des entreprises, tout en ouvrant simultanément l’accès au marché aux particuliers et aux investisseurs institutionnels.

Les services de transferts et de paiements via la technologie blockchain et la gestion des finances personnelles, dont les solutions d’open Banking, apparaissent être les secteurs à plus forte concentration et croissance. Ils sont proposés par les fintechs basées sur la blockchain et les contrats intelligents (Smart Contracts), qui fournissent des outils et des mécanismes potentiellement puissants pour répondre aux besoins de partage des risques, établir la confiance et faire en sorte que le partage soit fondé sur l’équité et la transparence, valeurs principales de la finance islamique. Par conséquent, les applications fintechs et blockchain ne sont pas seulement des canaux de fusion de la technologie avec la finance islamique, elles établissent également les bases de la nouvelle économie digitale islamique qui doit être construite et entretenue comme une solution solide pour la croissance, la création d’emplois et la résolution des problèmes auxquels les pays islamiques sont confrontés.

La prolifération des fintechs dans tous les secteurs financiers n’est pas passée inaperçue aux yeux des dirigeants de l’industrie de la finance islamique. En effet, au sein des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) où la finance islamique joue un rôle important, la fintech a favorisé une transformation dynamique de l’offre financière des marchés régionaux. Des pays comme le Bahreïn et les Émirats arabes unis ont créé des incubateurs et des accélérateurs pour aider à mettre sur pied et à faire fonctionner des entreprises technologiques innovantes. L’émergence de plusieurs banques islamiques digitales est également en train de réorganiser le secteur en étendant la portée de la finance islamique au-delà du CCG, y compris en Europe et en Afrique.

En Afrique particulièrement, plusieurs initiatives continuent à voir le jour, à l’image du Sommet Africain de la Fintech islamique (SAIFI) qui vise à favoriser le transfert et l’échange d’informations et d’expériences sur les dernières avancées technologiques, afin d’accélérer l’inclusion financière.

Quelques exemples de fintechs islamiques :

EthisCrowd est une plateforme de crowdfunding islamique investissant dans des activités entrepreneuriales, commerciales et immobilières dans l’Asie émergente. Basée à Singapour, et présente en Indonésie, en Malaisie et en Australie, la société finance la construction de logements abordables et commerciaux, principalement en Indonésie, par le biais d’investisseurs privés et institutionnels, ainsi que de banques islamiques.

PayZakat est la plus récente plateforme fintech islamique qui utilise des chatbots basés sur l’intelligence artificielle (IA) et des outils digitaux entièrement nouveaux pour aider les utilisateurs à effectuer des paiements de Zakat (un impôt sur la fortune obligatoire), Sadaqah (un paiement d’aumône non obligatoire) et autres paiements de charité. L’utilisateur peut sélectionner un pays et une organisation caritative spécifique dans ce pays pour l’aider.

Défis des fintechs islamiques :

Bien que l’écosystème de la fintech islamique ait considérablement évolué, il y a eu une nette concentration dans la finance de pair à pair (P2P), pour répondre au besoin critique de rendre le financement conforme à la charia plus accessible aux entreprises et aux consommateurs. L’accès au capital est considéré comme le principal obstacle à la croissance des fintechs islamiques. La disponibilité de talents, l’éducation des clients, la réglementation et l’expansion à d’autres juridictions mondiales sont d’autres obstacles importants. Ces obstacles sont en parfaite adéquation, à quelques degrés près, avec les résultats de nos travaux de recherches en Inde pour la mise en place d’un lab d’innovation pour les fintechs et en Afrique francophone sur le paysage des fintechs inclusives. Ils s’accordent également avec les enseignements tirés de nos activités avec le laboratoire d’incubation de l’opérateur de téléphonie mobile Expresso au Sénégal.

Il est important de noter que la certification charia est souvent nécessaire afin que les clients sensibles à la légalité des services offerts soient formellement rassurés sur le respect de la charia. Cette authentification consiste à avoir l’approbation d’éminents spécialistes de la charia, qui examinent et certifient la compatibilité de la fintech en termes de processus opérationnels, de documentation, d’activité commerciale et de gestion des relations.

Nécessité de partenariats :

Selon le dernier rapport sur les fintechs islamiques, les secteurs de croissance pour les startups de la fintech islamique en 2020 incluent la technologie P2P et le crowdfunding, la banque digitale ou Néo-banque, la blockchain et cryptomonnaie, le Robo-Advisory, la gestion des finances personnelles et le crédit.

Quels que soient les secteurs et les régions, les partenariats pour la croissance sont une stratégie importante pour les fintechs islamiques. À cet égard, la plus grande force d’attraction pour les fintechs islamiques a été avec leurs pairs conventionnels.

Le cas d’Al Baraka en Turquie, qui a créé un accélérateur, est un exemple important dont on peut s’inspirer – les banques qui travaillent avec les fintechs pour accélérer l’innovation sont en bien meilleure position pour améliorer leur offre de services et atteindre la masse. En Afrique, Tamweel Africa Holding s’est lancé dans cette perspective avec son concours « Tamweel Innovation Challenge », ayant pour but de promouvoir le partenariat banque/fintech et encourager l’innovation.

Bien qu’encore à ses prémices, le marché des fintechs islamiques présente de nombreuses opportunités à saisir. Basées sur les principes de la charia, loin des questions de taux d’intérêt, d’usure et de spéculation, les fintechs islamiques offrent des opportunités intéressantes pour offrir une meilleure stabilité financière et le bien-être social des populations, malgré de nombreux obstacles liés à la réglementation, la connaissance et l’adoption. Dans notre prochain blog nous mettrons en avant l’ensemble des problématiques que la finance islamique peut résoudre pour une meilleure inclusion financière, économique et sociale.

Repu et pourtant sous-alimenté ? Comment passer de la sécurité alimentaire à la sécurité nutritionnelle en Inde

Repu et pourtant sous-alimenté ? Comment passer de la sécurité alimentaire à la sécurité nutritionnelle en Inde

 

Mitul ThapliyalPuneet Khanduja et Neha Parakh, janvier 2020

Cela fait plus de 30 ans que l’Inde est parvenue à l’autosuffisance alimentaire, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Bien que le pays produise aujourd’hui de quoi nourrir l’ensemble de ses habitants, il a connu pendant plusieurs décennies des famines récurrentes. Pour faire face à cette situation, les pouvoirs publics ont renforcé le système de distribution publique pour éviter les importantes pertes en vies humaines résultant de famines à grande échelle. La distribution contrôlée et systématique de céréales a commencé pendant la colonisation britannique au moment de la Deuxième guerre mondiale. Après l’accession du pays à l’indépendance, le gouvernement a modifié à plusieurs reprises son système de distribution publique de céréales essentielles (appelé Public Distribution System ou « PDS ») pour répondre aux différents enjeux de la sécurité alimentaire : ciblage, approvisionnement, stockage et transport des céréales vers les différentes régions du pays.

À l’heure actuelle, le PDS est régi par le National Food Security Act (NFSA), qui garantit un complément de céréales alimentaires à 50 % des ménages urbains et 75 % des ménages ruraux du pays. Le PDS touche ainsi presque 800 millions de personnes dans tout le pays. Avec le NFSA, le PDS a considérablement amélioré l’accès de la population aux céréales alimentaires en couvrant une partie substantielle des besoins en céréales de la plupart des ménages les plus défavorisés. Cependant, cette amélioration de l’accès à l’alimentation est loin de correspondre à une alimentation optimale.

L’accent mis sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle au niveau mondial

Il existe une prise de conscience croissante de cette réalité au sein du secteur du développement. À l’échelon mondial, les approches modernes de la sécurité alimentaire sont évaluées sur la base de résultats nutritionnels, et pas seulement en termes d’accès à l’alimentation. Ces programmes ont pour but de garantir une alimentation adaptée à chacun au moyen d’une approche fondée sur l’écosystème global. Par exemple, le programme « Défi Faim Zéro » des Nations Unies a pour but de garantir que chacun puisse bénéficier du droit à une alimentation adéquate, en autonomisant les femmes, en privilégiant l’agriculture familiale et en aidant les systèmes alimentaires du monde entier à devenir durables et résilients.

Des pays comme les États-Unis ont également adopté une approche holistique de la sécurité alimentaire, dans le cadre notamment du Supplemental Nutrition Assistance Program (SNAP). De la même manière, le programme d’aide alimentaire aux réfugiés administré par le Programme alimentaire mondial se focalise sur la santé, l’alimentation et aussi la nutrition. À plus grande échelle, des initiatives comme l’Indice de la faim dans le monde se concentrent sur des indicateurs de sécurité alimentaire, de nutrition et de santé pour évaluer et surveiller la faim au niveau mondial, régional et national.

Les conséquences d’une mauvaise nutrition en Inde

L’Inde n’a pas encore fait de la nutrition se première priorité. Au cours des dernières décennies, des programmes comme le PDS, le Mid-Day-Meal (MDM – repas de midi) et les Services intégrés pour le développement de l’enfant (ICDS) ont évolué pour s’améliorer à de nombreux égards. Cependant, ces efforts ne semblent pas avoir affecté de façon positive les indicateurs nutritionnels du pays. Une population sous-alimentée pèse sur la croissance économique du pays en entraînant une perte de productivité et des coûts de santé qui pourraient être évités. La Banque mondiale estime que l’Inde perd ainsi plus de 12 milliards de dollars de PIB chaque année en raison des carences en vitamines et sels minéraux de sa population.

L’impact d’une mauvaise nutrition va toutefois bien au-delà des chiffres de productivité. L’enquête nationale sur la nutrition (Comprehensive National Nutrition Survey) de 2016-18 montre que 35 % des enfants indiens âgés de moins de cinq ans et 22 % des enfants de cinq à neuf ans souffrent de retards de croissance. Le rapport constate en outre que 33 % des enfants de moins de cinq ans et 10 % des enfants de cinq à neuf ans présentent une insuffisance pondérale. Même chez les adolescents de 10 à 19 ans, il est noté que 24 % d’entre eux sont minces pour leur âge. Ces statistiques sont confirmées par l’enquête nationale sur la santé familiale (National Family Health Survey) de 2015-16. Avec des programmes aussi anciens que le PDS qui s’efforcent d’améliorer l’accès des populations défavorisées aux céréales alimentaires, qu’est-ce qui explique la persistance de ces problèmes nutritionnels ?

Identifier les lacunes des programmes nutritionnels de l’Inde

MSC s’est efforcé d’apporter des réponses à cette question. Une étude achevée en août 2019 évalue le fossé nutritionnel des ménages qui bénéficient des prestations du PDS. Elle constate qu’en moyenne, les céréales du PDS représentent environ 40 % de la consommation mensuelle effective moyenne de céréales des bénéficiaires au niveau des ménages (le terme « céréales alimentaires » désigne ici le riz, le blé, les légumineuses et le mil, qui constituent la base de tous les repas en Inde).

L’étude constate également que la plupart des segments de bénéficiaires (hommes, femmes, femmes enceintes, femmes allaitantes et enfants) ont des niveaux peu élevés de macronutriment et micronutriments de base, tels que les protéines, les matières grasses, le calcium, le fer ou l’acide folique. Il est clair que les changements opérationnels apportés au ciblage et à la portée du PDS au fil des années n’ont pas conduit à une amélioration significative des apports nutritifs des bénéficiaires. De la même manière, la contribution des programmes MDM et ICDS aux apports nutritifs des femmes enceintes, des femmes allaitantes et des enfants n’apparaît pas optimale.

L’une des raisons majeures et évidentes de cette sous-alimentation est le manque de variété du régime alimentaire. Paradoxalement, le PDS, qui fournit principalement du riz ou du blé (ou les deux) semble en partie responsable de ces habitudes alimentaires peu variées : il fixe les normes et les produits alimentaires de base qu’il distribue sont souvent les mêmes céréales que les ménages bénéficiaires cultivent pour leur propre consommation. De plus, les pratiques actuelles du PDS sont tellement enracinées dans l’esprit des bénéficiaires qu’ils sont peu enclins à accepter des changements dans les paniers alimentaires distribués par le programme. Le gouvernement de l’État de l’Andhra Pradesh a par exemple mis en place une initiative louable d’élargissement des denrées alimentaires distribuées au titre du PDS pour y inclure de la farine d’éleusine (une bonne source d’énergie, de protéines, de vitamines et de sels minéraux), des pois cajans et des arachides. L’étude de MSC révèle toutefois que la plupart des bénéficiaires évitent ces aliments et consomment uniquement le riz provenant des paniers alimentaires.

Comment l’Inde peut-elle passer de la sécurité alimentaire à la sécurité nutritionnelle ?

À la lumière de nos observations, il est clair qu’au-delà des changements d’alimentation, il est nécessaire d’intégrer des connaissances nutritionnelles aux interventions qui ont pour ambition d’améliorer les statistiques nutritionnelles. Des études réalisées dans d’autres pays sur les résultats nutritionnels à grande échelle montrent que les habitudes et les choix alimentaires sont influencés par un large éventail de facteurs, dont notamment la situation socio-économique, le profil démographique, l’ethnicité, la facilité, la publicité et même des facteurs biologiques. Il a également été démontré que la perspective de faire des économies sur les frais de santé peut influencer les choix alimentaires.

Compte tenu de ces influences, ainsi que des réalités de terrain qui facilitent l’accès à des aliments plus nutritifs et encouragent la propension à choisir ces aliments, MSC estime qu’une stratégie globale facilitera la transition de la sécurité alimentaire vers la sécurité nutritionnelle. Les professionnels devraient intégrer des modifications aux programmes existants et mettre en place des « coups de pouce » pour influencer le comportement des bénéficiaires au moyen du renforcement positif et de suggestions indirectes. Nous recommandons de combiner les suggestions suivantes :

Examinons ces suggestions plus en détail :

  • Les paniers alimentaires du PDS devraient inclure des aliments plus variés, comme par exemple des mils locaux comme le ragi ou le jowar, qui sont moins chers que le riz ou le blé. Le programme pourrait se servir des fonds ainsi économisés pour fournir des lentilles subventionnées aux bénéficiaires. Ces initiatives permettraient de garantir une alimentation plus variée chez les bénéficiaires. Il est nécessaire qu’elles s’accompagnent de campagnes de sensibilisation aux aspects nutritionnels pour favoriser leur adoption et leur pénétration au sein des populations visées.
  • Parmi nos recommandations, la plus simple et la moins coûteuse à mettre en œuvre est l’enrichissement des aliments, à réaliser selon les directives de l’OMS pour sélectionner des méthodes et des niveaux d’enrichissement adaptés.
  • Plusieurs études montrent que le fait de donner le choix aux bénéficiaires, dans le cadre par exemple de versements en espèces qui leur permettent d’acheter les aliments et la qualité qu’ils souhaitent, améliore les résultats nutritionnels des programmes de sécurité alimentaire. Les programmes existants de prestations en espèces des territoires de l’union en Inde devraient être analysés de façon plus approfondie pour être améliorés et reproduits dans d’autres régions du pays. Le modèle des bons en espèces (dans lequel une combinaison de bons d’achat et de bons alimentaires permet aux bénéficiaires d’acheter certains aliments dans la limite du plafond d’achat) devrait également faire l’objet de tests supplémentaires pour déterminer sa viabilité au niveau national.
  • Les programmes existants comme Poshan Abhiyaan, Anemia Mukt Bharat et les comités villageois de santé, d’assainissement et de nutrition sont tous conçus avec d’excellents objectifs. Plusieurs rapports font toutefois ressortir des problèmes de mise en œuvre. Il serait nécessaire d’améliorer la surveillance de terrain et la formation dispensée dans le cadre de ces programmes pour garantir une meilleure mise en œuvre.
  • L’Inde devrait utiliser des approches fondées sur les sciences du comportement qui se focalisent sur la responsabilisation des communautés locales (en favorisant des changements durables qui se transforment en habitudes à long terme à la place des interventions qui n’apportent que des avantages ponctuels ou de courte durée). Ces approches auraient pour but d’élaborer des solutions pratiques et applicables pour aider les bénéficiaires de ces programmes à adopter de bonnes habitudes alimentaires. Associées à des campagnes de développement des connaissances nutritionnelles, les interventions de cette nature contribueraient à résoudre les problèmes de demande qui entravent les bonnes pratiques de nutrition.
  • L’intégration de micronutriments supplémentaires dans les programmes de nutrition existants, tels que le MDM ou les ICDS, est nécessaire pour améliorer les résultats nutritionnels. La surveillance des chaînes d’approvisionnement et la gestion des données devraient également être renforcées. L’intégration de technologies aux systèmes de distribution de ces programmes permettra également d’améliorer leur efficacité et leur efficience

Quel peut être le rôle du secteur privé ?

Les recommandations ci-dessus offrent plusieurs opportunités d’implication du secteur privé. Les partenariats public-privé peuvent jouer un rôle important dans la transition vers la sécurité nutritionnelle, en rapprochant les experts, les institutions et les organisations susceptibles d’aider les pouvoirs publics à mettre en œuvre différents programmes axés sur la nutrition. Cette collaboration pourrait porter sur les aspects suivants :

  • Stratégie : les entités du secteur privé peuvent être impliquées dans la définition des stratégies et des feuilles de route pour les nouvelles initiatives publiques. Ces interventions peuvent concerner différents aspects tels que la recherche, la défense d’intérêts, les études d’impact, etc.
  • Partenariats de soutien à la mise en œuvre : les acteurs du secteur privé peuvent apporter leur soutien aux pouvoirs publics dans le cadre du lancement à grande échelle des programmes, comme c’est le cas pour de nombreux autres programmes de protection sociale gérés par les pouvoirs publics. Ces fonctions de soutien peuvent inclure la surveillance, l’évaluation et les contrôles.
  • Chaînes d’approvisionnement et achats : ce domaine pourrait offrir d’autres opportunités d’implication du secteur privé pour la fourniture de micronutriments et la gestion du processus d’enrichissement. Les aliments enrichis pourraient facilement remplacer les aliments distribués dans le cadre des programmes existants tels que le PDS, MDM et ICDS sans grand changement au niveau des canaux de distribution et de la logistique.
  • Connaissances nutritionnelles : cet aspect est l’un des grands facteurs de la persistance de niveaux élevés de malnutrition au sein du pays. Il est nécessaire de trouver des alternatives aux approches inefficaces et les acteurs du secteur privé pourraient offrir de nouvelles options pour développer les connaissances nutritionnelles de la population.

Les prévisions de croissance économique de l’Inde reposent sur l’hypothèse qu’avec une population jeune, son économie continuera probablement de connaître une croissance rapide. Mais l’Inde aura du mal à concrétiser cette croissance si ses habitants sont privés des nutriments et de l’énergie qui leur sont nécessaires pour participer pleinement à la société. C’est la raison pour laquelle il est impératif que le pays optimise sa politique alimentaire pour l’avenir. Les recommandations ci-dessus pourraient guider la conception des programmes alimentaires des pouvoirs publics pour permettre au pays d’entamer sa longue marche vers la sécurité nutritionnelle.

Cet article a été initialement publié dans Next Billion le 29 janvier 2020